Monday, 15 May 1876
# Lundi, 15 mai 1876
A l'instant je vais dans l'atelier de Katorbinsky, il est venu hier et nous nous sommes arrangés pour travailler aujourd'hui, demain et après demain, et finir la femme au fond orange. Mais je suis de très mauvaise humeur. Je me reproche ma conduite indigne et me tue pour imaginer comment fait la Metchersky et les autres en général... Eh ma chère, tu as fait très bien et tout allait très bien tant que l'homme ne biaisait pas et n'avait pas à ses trousses un troupeau de prêtres et de moines. Enfin ! Je vois où est la faute. La voici. A mon retour de Naples et à sa sortie du couvent il ne fallait pas sortir dans le corridor et tout marcherait tant bien que mal car avant le couvent j'ai toujours répondu : Non, je ne vous aime pas, j'ai ri et je n'ai rien promis du tout. C'est une espèce de consolation vraiment que de comprendre où on en est. Voilà donc mon tort. C'est fort bien mais cela ne le justifie pas du tout et n'améliore en rien mon état, partant mon humeur.
Cela fait du bien, le travail. J'ai peint jusqu'à cinq heures tout en racontant à Luisetta des histoires d'un saint que je m'étonnais qu'elle ne connût pas : San Zucchini. Ce nom a quelque chose de magique car la fille s'est prise à rire et à le répéter sans cesse. A six heures nous allons tourner sur le Corso, car au Pincio il ne faut pas songer, il pleut à verse. Sur le Corso, Antonelli se rencontre plusieurs fois et après quelques minutes d'hésitation je fais arrêter et demande s'il veut venir dîner chez nous.
— Mais comment faire pour prévenir ma mère ? demanda-t-il indécis.
— Si vous ne savez comment faire, ne venez pas, dis-je, contenant à peine le mépris ou plutôt la pitié qu'il m'inspirait.
— Ça non dit-il, j'écrirai comme l'autre fois.
Et nous l'emmenons.
— Avez-vous vu la femme aux trois jambes ? demande Antonelli.
— Non.
— Allons la voir.
— Allons.
C'est vraiment un phénomène des plus extraordinaires que cette femme, ou plutôt deux femmes jusqu'à la ceinture et un seul buste et une seule tête. Elle est toute couverte d'une housse, comme un meuble. Un médecin des amis d'Antonelli l'a vue toute nue.
Il voudrait bien rencontrer mon pied mais je ne le veux pas car je ne suis pas abrutie aujourd'hui comme hier.
Nous devons aller ce soir à une soirée donnée par la société musicale de Rome, sous la présidence du prince Altieri : (noir comme on sait) dans la salle du palais Doria de la place Navona. On chante Le Messie de Haëndel, sous la direction du célèbre Mustapha, maître de la chapelle Sixtine.
Le dîner finit à huit heures et ma tante va s'habiller, me laissant tenir compagnie à Antonelli qui va prendre une tasse de café.
Aussitôt que nous fûmes seuls et assis sur le canapé, moi à l'extrémité droite et lui à l'extrémité gauche, il se mit à me regarder et à se taire, *pour commencer.*
A ce propos je me rappelle de ce qu'il m'a raconté un jour. Il se mit à embrasser les mains à une dame ; Pourquoi faites-vous cela, lui dit-elle, c'est si bête. Je le sais bien, répondit-il, mais c'est comme cela qu'on fait pour commencer.
Puis il essaya, mais en vain, de me prendre la main, et commença à se plaindre et à dire que je suis devenue plus belle qu'avant et qu'il m'aime plus que jamais.
— D'ailleurs, dit-il, c'est question d'habitude chez moi, à présent je suis habitué de vous voir et je serai malheureux quand vous partirez.
— Écoutez, Monsieur, dis-je moitié-riant, je ne puis pas empêcher qu'on pense cela mais je puis défendre qu'on me le dise et je vous le défends.
— Mais qu'est-ce qu'il y a de mal ? commença-t-il.
— Il y a beaucoup de mal, assez !
En ce moment le bruit d'un plateau chargé se fit entendre dans l'antichambre et nous nous sommes de nouveau retrouvés, lui au pôle Sud et moi au pôle Nord du canapé, en riant de la manœuvre.
— Je vous aime tant, dit-il quand le domestique fut sorti.
— Ne parlons plus de cela, je vous en prie, j'aurais dû vous le dire bien avant.
— Et pourquoi ? Quand je vous dis que je vous aime..
— Quel amour ! Je pars et cela vous est égal !
— Oh ! non, mais seulement que puis-je faire ! Comment voulez-vous que j'aille de nouveau contre ma famille, mon père, mes frères !
— Que dites-vous, Monsieur, et comment est-ce aller contre votre famille ?
— Je vais vous le dire, vous avez lu Goethe ?
— Oui.
— Eh bien, vous vous souvenez...
En ce moment ma tante eut la bêtise de rentrer en me pressant d'aller faire ma toilette.
— Bien, dis-je, voulez-vous rester pour me voir en toilette ?
— Avec plaisir.
Au bout d'une demi-heure je parus avec une traîne si longue que ce fut un cri général de surprise et Potechine, qui était venu pendant mon absence, leva les bras au ciel.
Ma pelisse blanche d'été ressemble beaucoup à un habit de prêtre et avant de la mettre je la fais passer à Antonelli et lui chante des morceaux de messe funèbre, ce dont il enrage. Et à neuf heures nous partons, moi et ma tante.
L'antichambre même est pleine et nous nous trouvons passablement embarrassées toutes seules, mais les commissaires s'empressent et nous placent très bien au second rang. C'est même trop près, car le chœur est composé de cent cinquante personnes et accompagné d'un immense orchestre.
Tout le public est noir et ces grandes dames sont habillées si laidement avec leurs chiffons multicolores que cela fait pitié.
Quant au chœur il est placé sur une espèce de balcon en amphithéâtre, et les femmes présentent à la vue un agréable mélange de blanc, de rose et de bleu.
C'est une très curieuse musique, composée en 1714. Au bout de deux heures à la fin de la première partie, et quand j'étais tout à fait étourdie, arriva Simonetti et se plaça près de nous.
Tout le public est clérical, comme je l'ai déjà dit, par conséquent ce sont tous des figures nouvelles pour moi.
En sortant je recueille sur mon passage, comme d'habitude d'ailleurs, des *com 'è carina !* en profusion. Simonetti nous met en voiture, et voilà.
Je suis plus tranquille ce soir, je suis presque tout à fait tranquille, même. Merci à Dieu, et grâce à un baiser sur la main droite. Avant il ne faisait que l'effleurer, mais ce soir il attacha ses lèvres tout à fait comme j'aime et les tint si longtemps collées sur cette dévergondée main droite, que je la retirai par force en frissonnant de la tête aux pieds, comme l'oncle d'Audiffret au moment où les moines sont venus chez lui s'enquérir de l'âme d'Émile.
Pauvre Pietro*, je ne l'accuse de rien, c'est un malheureux garçon, et si j'avais la patience d'écrire tout ce qu'il m'a raconté de sa famille et de leur genre de vie, vous ne me croiriez pas.
Tous les dimanches le recteur du couvent de San Giovani e Paolo, vient ; on lui baise la main et il prêche pendant deux heures. Mais ça c'est encore la moindre des choses.
— Ah ! si ce n'était la crainte d'être déshérité ! s'écrie le malheureux Pietro* à chaque point et virgule des histoires qu'il raconte, comme je m'en irais au diable ! Vous ne pouvez pas vous donner l'idée de cette vie et de toutes ces persécutions !
Je pars mercredi. Et comment ! Encore partir et laisser les choses dans le même état ! ! Non, non, il faut aviser. Cette tante qui est entrée juste au moment où j'allais... Ah ! bigre !
Mon Dieu, arrangez cela je vous en supplie.