Wednesday, 3 May 1876
# Mercredi 3 mai 1876
Y-a-t-il au monde un endroit plus charmant et plus mal habité que Nice ? Tous les habitants constants sont encore ici, mais ils sont si insignifiants et vilains que cela fait mal au cœur. Quant aux hommes, il est connu de tout le monde que Saëtone, Galula, Danis, Roissard et de temps en temps Audiffret, sont les perles de la société, or si vous connaissiez ces perles vous vous seriez demandé avec terreur quels sont donc les autres puisque les meilleurs sont ainsi ?
Il fait depuis trois jours un vent insupportable d'ailleurs je ne demande pas mieux que de rester chez moi et sourdement m'indigner et me plaindre de Pietro, à moi-même bien entendu. Je m'ennuie beaucoup, j'avais pris un volume de J.-J. Rousseau mais aux premièes pages de sa "Nouvelle Héloïse" je fus dégoûtée. Quant à "*Emile* je l'ai lu en l'honneur du Surprenant et j'y ai trouvé quelques bonnes idées mais beaucoup de dissertations inutiles et propres à dégoûter de tout.
Voilà qu'il fait si froid que je m'en vais fermer la fenêtre. Je n'ai pas fait cette fois comme les autres fois, ma promenade matinale en arrivant à Nice. Mes pensées amoureuses sont ailleurs et mes tristes préoccupations me font rester chez moi et attendre impatiemment l'heure du départ pour la Russie mais avant ? je voudrais retourner à Rome. Pietro doit télégraphier quarante-huit heures avant les courses. Il ferait bien mieux s'il venait lui-même. S'il était libre et surtout s'il m'aimait il le ferait sans doute. Cette idée m'est venue hier avant de m'endormir. J'ai lu "La dame aux camélias" hier après déjeuner. Je m'attendais à mieux après tout ce qu'on en a dit. J'ai lu une comédie de Shakespeare, et je ne trouve rien d'aussi amusant que les romans de Dumas et les œuvres du vieux Plutarque. Les écrivains du XVIII^e^ siècle me dégoûtent, quant aux Anciens je m'endors aux premières pages, mais si j'ai la force de surmonter cette première impression je ne puis m'arracher du livre et cela m'est arrivé bien des fois.
Voici les règlements de notre société.
A.T.E.
Règlements de la société A.T.E. des dames et des demoiselles, fondée le dimanche, 9 mai 1875, à Nice promenade des Anglais 55 bis dans la villa de Mlle Marie Constantinovna Bashkirtseff, Thalie, présidente et fondatrice en présence des deux membres fondatrices Mlles Marie Alexandrovna Sapogenikoff, Ag!aé, et Olga Alexandrovna Sapogenikoff, Euphrosine .
1 ° A l'exemple de la présidente Thalie et des deux membres fondatrices Aglaé et Euphrosine, qui ont adopté les noms des trois Grâces de l'antiquité chaque membre doit adopter un nom particulier par lequel elle sera désignée dans les rapports de la société.
2" Les membres ne peuvent être assistés que par la présidente et toute personne qui désirerait le devenir peut s'adresser à un des membres connus qui en référera à la présidente.
3' Les membres ne peuvent être que du genre féminin à partir de l'âge de quinze ans. Cependant pour les fonctions de secrétaires, correspondants, portiers, balayeurs et autres, les messieurs sont acceptés, toujours par la présidente seule qui leur délivrera leur nomination revêtue de son sceau et de sa signature ainsi que de celles des deux membres fondatrices. La signature de la présidente seule peut suffire au besoin.
4° Les insignes sont: un coeur d'argent comme celui qui est représenté ici avec les initiales de la présidente et des deux membres fondatrices. Ceci est la grandeur officielle, mais pour l'usage de tous les jours on est libre de le faire plus petit, mais il doit être invariablement porté sur un cordon en soie écrue ou sur une chaîne en argent. Le cœur de la présidente ne diffère des autres que par une clef en relief au dessus des initiales; clef que les membres n'ont point. 5' Pour les fonctionaires du genre masculin les insignes sont les mêmes.
6° Aux assemblées pour lesquelles elles seront convoquées par la présidente, les membres doivent être vêtus de blanc et porter leur insigne suspendu au cou par une chaîne en argent. Les assemblées peuvent être aussi tenues par de simples membres en vertu d'une autorisation spéciale et avec le consentement des deux membres fondatrices. L'autorisation de la présidente seule peut suffire.
7° Les messieurs ne sont admis dans les assemblées qu'en vertu d'une invitation de la présidente ou d'un membre ayant pour cela une autorisation spéciale.
8° Les récompenses varient depuis le grand cordon jaune jusqu'au au grand cœur d'or. Ces décorations ne peuvent être portées que dans les assemblées, à l'exception du cœur d'or qu'on pourra porter partout.
9° Le siège principal de la présidente Thalie est à Nice, dans sa villa, où doit être adressée toute la correspondance.
J'espère que c'est bien fait ! Quand aux nominations elles sont ainsi conçues:
A.T.E.
Monsieur Charles, Guillaume Plowden est nommé à partir du 1^er^ mai 1876, secrétaire de notre société à Rome.
Thalie, présidente et fondatrice.
*Aglaé, Euphrosine* , membres fondatrices.
*Dina,* membre et secrétaire mystérieux.
Voilà. Il faut imprimer ces bêtises.
Vers cinq heures je suis allée poser sur les terrasses avec Victor qui prenait les poses les plus pittoresques comme s'il eut compris. Mais ce n'était vraiment pas la peine il n'y avait à la Promenade que la Pointue avec l'OIive dans un panier. Ces deux beautés sont très unies depuis la disparition de leur cavalier.
A dîner j'ai fait une bêtise, j'ai bu tout un verre de vin pur ce qui m'a grisée, et le soir chez les Sapogenikoff je n'avais pas tout mon esprit présent mais on a beaucoup ri tout de même. Et quand moi, ma tante et maman, sommes rentrées, et dans la chambre de maman on parle d'Antonelli. Et ma tante ne fait qu'en faire fi en entendant qu'il n'a ni chevaux, ni voitures et pas même de montre.
— Sans doute ma chère, dis-je, Antonelli n'est qu'une pacotille, une saleté.
— Et pourquoi restiez-vous dans le corridor si Antonelli n'est qu'une saleté ? demanda maman.
— Parce que ça m'amusait.
— Mais c'est très mal.
— Et pourquoi ?
— Parce qu'il le raconte à son ami Torlonia et que cela éloigne les autres.
Bigre, bigre, bigre ! Elle peut bien avoir raison Madame ma mère. Bon, voilà un nouveau tourment. Un soir, la veille ou l'avant-veille du départ, j'ai dit à Antonelli qu'il se vantait des choses qui n'étaient pas et racontait des bêtises à Torlonia. Il prit un air digne et dit:
— Que voulez-vous que je vous dise quand vous avez une pareille opinion de moi ? Je ne sais vraiment pourquoi vous me croyez le dernier des hommes, une canaille enfin !
— Que voulez-vous !
— Oui, je le vois bien, et je cherche ce qui a pu vous faire penser que je sois vil et dévergondé, comme vous dites, à un tel point.
— Vous avez beau dire, je n'ai aucune confiance en vous, dis-je.