Monday, 1 May 1876
# Lundi 1 mai 1876
J'ai révé que je me mariais avec Giacometto Doria et j'étais très mécontente lorsque je me suis réveillée.
J'ai oublié de dire que nous étions hier au théâtre, que Saëtone et Galula sont venus dans la loge. Galula a toujours été poli, mais cette grosse bête de Saëtone qui vient seulement quand il n'y a personne ! D'ailleurs je le compte pour si peu que cela m'est bien égal, je ne le dis que pour mémoire, *comme ça...*
*Je* suis restée toute la journée à la maison et vers six heures je suis allée au magasin oriental où j'ai acheté des choses ravissantes dont vous aurez la description à fur et à mesure que je les mettrai. Il pleut et je rentre en fiacre. Tous les Sapogenikoff ont dîné chez nous, Varpahowsky aussi. Cette pauvre Nina me fait de la peine et j'ai été vraiment contente de l'avoir fait sourire plusieurs fois lorsqu'elle et ses filles vinrent voir mes achats dans ma chambre.
Quant à Antonelli il m'a sans doute oubliée, il m'a lui-méme dit cent fois qu'il ne pouvait pas aimer sérieusement et que dans trois jours il m'oublierait. Je ne le regrette que par amour-propre et par intérêt s'il est vrai qu'il sera millionnaire. Car voyez-vous, je suis certes la maîtresse ici, mais on est insupportable à la maison, acariâtre, sans cesse et sans raison mécontent et par habitude on ne fait que dire des choses désagréables et de se donner des coups de dents comme des chiens gâtés et hargneux. Demandez à chaque personne qui a passé dix jours de suite chez nous dans l'intimité, et cette personne me donnera raison. Et puis il y a ce grand-papa que j'aime beaucoup de loin mais qui, de près, me met dans des états impossibles. Il n'y a rien de plus insupportablement agaçant que lui. Même maman le dit. Et puis il y a notre position. Tout cela ne me compose pas une vie douce et je ne fais que prier Dieu pour qu'il me la rende meilleure.
Quand je pense à ce pauvre Yourkoff qui adorait le monde comme moi et qui s'est tué à cause de ses rebuts. J'ai froid. Et vous savez que c'est la seule cause de sa mort. On lui disait en face les choses les plus offensantes, on lui a fait un scandale au cercle de la Méditerranée, il serait trop long d'énumérer tout. Je suis loin d'excuser cet homme mais c'était une noble nature au fond et douée de tant de bonté et de charité infinie qu'on est tenté de pardonner et que je lui pardonne tout.
Au lieu de se tuer il aurait mieux fait de loger dans un hôtel et alors personne ne dirait rien, mais... via ! Il s'agit de moi. Je disais donc que tout cela me rendait la vie triste, oui c'est cela. Aussi je désire changer, j'aurais accepté ce changement de la part de Pietro plus volontiers que de la part d'un autre mais Pietro lui-même... vous connaissez sa position. Dans tous les cas il faut traîner avec lui, c'est ce que j'ai fait, car on ne sait pas ce qui peut arriver. Je ne demande pas mieux que de traîner mais c'est lui qui oublie, quand je pense qu'il m'a laissée partir comme ça, qu'il n'a rien dit ni à son père ni à sa mère, je pense qu'il ne m'a jamais aimée et cela me tourmente et m'humilie.
[En travers: Je doute comme vous voyez au bout de trois jours ]
Vous savez que jusqu'à présent nous n'avions même pas d'avocat en Russie de sorte qu'il n'y avait que Dieu pour nous défendre et quelquefois l'oncle Alexandre. A présent on a pris Plevako, celui que j'ai vu à Paris après Schlangenbad.
Il faut aller en Russie. Quant à Antonelli s'il m'aime il me trouvera. Je l'ai assez poussé, j'en ai assez. Comment ! ce n'était pas lui qui demandait si je voulais de lui pour mari, mais moi ! Ce n'était pas lui qui s'inquiétait de mon départ, mais moi !
Il a été amoureux de moi, sans doute, mais ça a été tout.
D'ailleurs il est trop dévergondé et surtout trop enfant pour aimer sérieusement. Je voudrais pourtant le garder comme un en-cas et ne pas rompre avec lui.
Voilà, je suis restée quatre jours sans le voir et de nouveau je recommence à faire des suppositions alarmantes.
Ah ! que c'est triste la vie, telle que je la vis !