Tuesday, 28 March 1876
— Vous m'aimez.
Je n'eus qu'à tourner très peu la tête pour rencontrer ses yeux.
— Non, dis-je.
— Vous ne m'aimez pas ?
— Non, dis-je encore et nos figures étaient si près l'une de l'autre que je m'étonne comment il n'y a pas eu une étincelle, car j'ai appris en physique que lorsque deux fluides l'un négatif, l'autre positif se rapprochent, il se produit une étincelle.
— Vous voyez bien I s'écria-t-il, comment faire lorsqu'il n'y a qu'un seul qui aime I Vous êtes froide comme la neige et moi je vous aime ! Vous m'aimez ? dit-il encore mais plus doucement et avec des yeux si tendres que...
[Mots rayés]
— Non Monsieur, mais cela peut venir.
— Quand ?
— Dans six mois.
— Oh ! "A six mois de date je m'engage" etc
— Vous ne voulez pas attendre ?
— Non, je ne veux pas attendre, je vous aime ; j'ai une passion pour vous et vous vous moquez. Je vous comprends bien, vous êtes parfaitement sûre de mon amour, vous ne m'aimez pas, et vous traînez pour vous amuser !
— En vérité, vous devinez très bien.
Il s'approcha encore si près, si près,... trop près.
— Même si je vous aimais, dis-je, ce serait trop difficile, je suis trop jeune et puis il y a la religion.
— Eh parbleu ! je le sais bien ! Moi aussi j'aurai des difficultés, vous croyez que non ! Mais vous ne pouvez pas me comprendre parce que vous ne m'aimez pas. Je vous aurais proposé de nous enfuir.
— Horreur !
— Attendez, je ne vous le propose pas, c'est une horreur je sais quand on n'aime pas. Ce ne serait pas une horreur si vous aimiez.
C'est qu'il a raison, l'animal.
— Monsieur, je vous prie de ne pas me parler de cela.
— Je ne vous en parle pas, je vous en parlerais si vous m'aimiez.
— Je ne vous aime pas.
Je ne l'aime pas et je suis presque dans ses bras ! Voilà une absurdité. Non, écoutez, comme dit Torlonia, je ne sais plus ce que je dis.
Je crois qu'il a parlé à son père et qu'il n'a pas été reçu tendrement. Je ne peux pas me décider, j'ignore entièrement les conditions. Et pour rien au monde je ne consentirai à aller vivre dans une famille, j'ai assez de la mienne, que serait-ce avec des étrangers ! N'est-ce pas que je suis pleine de sens pour mon âge.
Je vous suivrai, a-t-il dit l'autre soir.
— Venez à Nice, lui ai-je dit aujourd'hui, est-ce qu'on vous permetterà de venir ?
— Je ne sais pas, dit-il en baissant la tête si je vais à Nice, on pensera que j'y vais pour jouer.
— Dites que vous irez pour moi.
Il ne répondit rien et resta la tête baissée, ce qui me prouve qu'il a parlé à son père.
Je ne me comprends pas du tout. J'aime ou je n'aime pas ?
Si Antonelli est riche, j'aime, s'il est pauvre je n'eime pas. Je crois que je dis juste.
Il faut lui parler ouvertement, lui demander quels sont les arrangements, et c'est difficile, il a de l'esprit et comprendra de suite.
Il faudra dire *je vous aime,* et puis commencer l'interrogatoire... oui, mais si je lui dis cela il ne voudra plus rien entendre et se conduira comme un fou.
Comment faire ? Je n'ai pas grande hâte de me marier, si ce n'est exceptionnellement. Je ne suis pas amoureuse à la folie.
J'ai trouvé ! Eureka ! A la première occasion je dirai ce que je sais.
C'est trop bête, ma parole d'honneur, je pardonne tout à Torlonia et je le *veux* de toutes mes forces.
Il faut quitter Rome. Il n'y a plus rien à faire. J'ai de Rome tout ce que je puis en avoir cette année. Il ne faut rien forcer. Nice recommence à me sourire.
Mais quel malheur ! On apporte une lettre à l'adresse de Walitsky, nous l'ouvrons. C'est Trifon qui écrit ces seules quatres lignes:
M. Walitsky
Hier, Yourkoff s'est tué à Monaco. Mme Romanoff
est en ce moment chez Mme Sapogenikoff.
Trifon.
Bigre ! Bigre ! Bigre !
J'en eus froid dans le dos et me mis à rire. Je ris toujours quand je suis très émue ou effrayée.
Cette canaille de Trifon n'a pas pu garder la nouvelle. Trifon est un domestique amusant, vif, curieux, intelligent, voleur, dépravé, dévoué, tripoteur et honnête dans son genre. Mais ce malheureux Paris ! Nina est sans doute devenue folle. Je me souviens comme elle était désespérée de la mort de son chien favori. Et quand je pense que c'est Yourkoff, son adoration, auquel elle sacrifiait tout, pour lequel elle a quitté la Russie, sa maison, ses richesses, sa position ! Malheureux Paris ! Malheureuse Nina I
J'ai peur de moi-même à présent. Depuis deux semaines il me semblait que quelqu'un devait mourir, j'en parlais à la maison et on me nommait hibou et je riais et je chantais des morceaux de la messe de Requiem de Verdi.
Comme aussi il me semble que bientôt nous porterons le deuil, souvent je m'oublie et parle comme si quelqu'un était mort et m'étonne de voir des robes de couleur.
Pietruccio m'a promis de se casser la tête après avoir passé officier, pour me donner le spectacle d'une pompe funèbre militaire, mais hier il a changé d'avis, au lieu de se tuer il va s'engager dans la marine et aller je ne sais dans quel pays inconnu. Il en a parlé à son père. Son père l'a envoyé au diable.
Maman a été tellement émue par la mort du malheureux Paris qu'elle en a eu une attaque de nerfs très forte. Cette malheureuse nouvelle nous est arrivée à huit heures. Il est dix heures à présent. Maman est au lit et souffre encore.
Je ne suis pas sortie aujourd'hui. J'ai passé la journée enfermée chez moi et pensant que pendant ce temps Antonelli pouvait bien être avec quelque femme ce qui me déplaît beaucoup. Mais je n'ai pas le droit de lui défendre, je ne l'aime pas. Ce qui ne m'empêche pas d'être jalouse. Via ! Il faut retourner à la maison dans ma chambre bleue, pour aller plus vite en Russie, et pour en revenir plus vite encore.
Lacrymosa dies illa
Qua resurget ex favilla
Judicandus homo reus
Huic ergo parce Deus.
Voilà du funèbre ! Je n'ai pas *d'occupation,* je languis je m'embête. Le ravissant mot.
Antonelli est usé, Plowden ne m'intéresse que comme un amoureux de plus, Torlonia m'intéresserait si je l'intéressais un peu.
Il faut avant de partir faire un *tableau* représentant tous ces messieurs. Pandola, z... z... Zucchini, Pietro, Torlonia, Plowden, Odescalchi etc. Aujourd'hui j'ai commencé à faire le portrait du pape, à l'huile, plus petit que nature. Je le donnerai aux religieuses du Bon Pasteur. Cela fera plaisir à ces bonnes filles. Je me sers d'une photographie, et je trouve que faire des copies est aussi facile que boire un verre d'eau, après avoir peint d'après nature, celui qui n'a pas peint d'après nature ne sait pas ce que c'est que la peinture.
Antonelli n'est pas venu. Pourquoi ? Il devait avoir une entrevue avec son père, il n'a pas dit au sujet de quoi. Un diable me souffle dans l'oreille qu'il ne m'aime pas sérieusement, c'est-à-dire qu'il ose me parler d'amour et ne veut pas se marier. Car enfin jusqu'à présent il ne m'a jamais dit franchement et simplement: Voulez-vous être ma femme ? Il n'est pas admissible qu'il m'ait dit tant de choses seulement pour passer le temps. Et puis on peut ne pas croire aux paroles, mais on ne peut pas ne pas croire à la façon dont elles sont dites. Le ton fait la musique. Ce n'est donc pas de lui que je doute. Non, je ne doute pas de lui. Il pense ce qu'il dit. Mais voilà ce que je suppose. Il a parlé à son père, celui-ci s'est cabré; de là, la certaine hésitation que j'ai cru remarquer chez Pietro.
Vraiment il faudrait avoir du toupet pour me dire ce qu'il m'a dit n'ayant pas le mariage pour but. Je dis tout cela pour calmer mon amour-propre qui n'est pas entièrement satisfait, car je ne désire pas épouser Pietro. Je sais qu'avec le temps il sera très riche, mais en attendant il me faudrait vivre avec son père, sa mère, ses deux frères, dans deux ou trois chambres qu'ils *nous* donneraient. Vous comprenez aisément que cette perspective ne me tente pas. Mais je désirerais voir faire à la famille de mon jeune ami les démarches nécessaires à la satisfaction de ma vanité.
Hier soir j'avais envie de mettre ma tête sur son épaule et lui dire que je l'aime. Je ne mentirais pas tout à fait. Je sais le faire pour rire. Eh bien, non, même en plaisantant je ne pourrais pas m'humilier ainsi. Je veux qu'on m'adore et qu'on soit trop heureux d'obtenir u*ne superbe condescendance.* Mais Pietro n'est pas fait de la sorte. Il veut être aimé comme il aime. Il veut. Il a raison et il grandit dans mon esprit. Il m'aime mais il n'obéit pas. Cela m'étonne un peu. Je croyais qu'on pouvait lui commander et le traiter comme un chien. On peut lui commander, mais sans le lui montrer, autrement il se cabre. Je n'ai jamais vu un homme plus emporté. Il prend feu comme une allumette au moindre mot. Aussi il prend au sérieux les plus grandes bêtises que je dis. Mais ça c'est un tort commun à tous ceux qui aiment vraiment.
Je ne voudrais pas perdre Pietro, c'est un gentil garçon, et puis cela m'humilierait. Je dois dire à ma honte que la face de l'ivrogne me poursuit. En voilà un tout différent, c'est vous dire que: si je donnais un coup à Antonelli il ne me le rendrait pas, tandis que Torlonia me le rendrait et m'en donnerait deux en plus. Torlonia est plus *mauvais* qu'Antonelli, c'est pour cela peut-être que je suis attirée vers lui. Emporté, insolent, incapable de poésie, oh mais tout à fait incapable, enclin au cynisme et à n'importe quoi pourvu de satisfaire ses caprices indomptables. Voilà quel homme me paraît Torlonia et je ne me trompe pas. Il ne peut pas aimer, direz-vous. Vous êtes absurdes ! Il peut aimer et c'est un homme comme lui qui sait vraiment aimer, jusqu'à la folie. S'il aimait rien ne l'arrêtait, ni obstacles physiques ni obstacles moraux. Il briserait les uns avec un coup de poing et les autres avec sa volonté de fer.
J'aime tout ce qui est fort, dit-il.
Moi aussi j'aime tout ce qui est fort, c'est pour cela que je l'aime. Cette diablesse de langue française n'a qu'un mot pour dire tant de choses ! En français on aime un plat et on aime une femme. Il n'y a pas love et like comme chez les Anglais. Je ne love pas encore Torlonia mais je le like énormément. Il est dit que j'aurai toujours une canaille quelconque devant laquelle je m'inclinerai plus ou moins. Je veux qu'on m'adore parce que je suis capable d'adorer.
J'adore le duc de Hamilton, pour moi il est Celui qui Est. D'ailleurs c'est très chic d'avoir une ombre quelconque pour idole, devant qui s'incliner, qui adorer, à qui tout sacrifier et aevani qui s numiiier. j'aime mnumilier de ma propre volonté. Il y a dans cela quelque chose de surnaturellement grand. Hamilton est aussi un grand ivrogne. Pourvu qu'il ne soit pas trop abruti jusqu'au temps où je pourrais aller le trouver et lui raconter toute ma folie pour lui.
- Ce n'est pas de l'amour que j'ai pour vous, me dit Antonelli, c'est une passion.
Je me moque de lui parce qu'il est à moi. S'il était loin il me semblerait un lion d'or, mais parce qu'il vient tous les jours, parce qu'il passe son temps chez nous, parce qu'il me raconte tout, il me semble un mouton de cire. Après l'avoir vu avec des dames à la mode et des messieurs du Caccia-Club, je l'aime bien plus, je suis même jalouse de lui.
Il n'est pas venu ce soir. Pourquoi ?
Je suis peut-être ridicule, mais si on m'aime je demande qu'on ne fasse que cela. Une parole dite à une autre me semble une infidélité, un oubli impardonnable.
Comment ! pouvant venir et me parler il ne l'a pas fait ! Je lui ai dit que je ne l'aimais pas. Mais comment lui dire que je l'aime s'il ne s'est pas encore agenouillé devant tous mes caprices, s'il n'a pas tout foulé aux pieds pour moi ! Je ne sais pas si tout le monde est comme moi, mais je sais comment je suis.
*Rien avant moi, Rien après moi, Rien en dehors de moi* I Un pareil amour n'existe pas ! Oh ! que oui. Quand j'aimerai j'aimerai ainsi.
Me suis-je fait suffisamment comprendre ? Je pense que oui. Si vous ne me connaissez pas encore vous êtes des brutes.
Marions-nous et allons trouver le duc de Hamilton. Il faut voir comment il est.