Monday 27 March 1876
# Lundi 27 mars 1876
Je joue du Beethoven, Plowden se met à côté de moi et écoute en me parlant de bien des choses. Pietro ne se trouve pas de place, se jette tête baissée dans une conversation avec Dina et tâche d'écouter ce que nous disons, mais en vain car nous parlons anglais ? J'ai été égale avec les deux et tous les deux ont été mécontents, je parlais à Pietro, Plowden clignait des yeux et s'agitait; je parlais à Plowden, Pietro roulait des yeux et rageait visiblement. L'un à ma gauche par terre, l'autre à ma droite sur une chaise. A chaque fin de phrase musicale j'abaissais les yeux tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre. Ce serait plein d'intérêt s'il y avait des spectateurs.
Si j'allais dans le monde j'aimerais certainement à être courtisée, mais à la maison cela ne sert qu'à faire veiller jusqu'à une heure. Non, je suis ingrate, si je n'avais pas ces hommes je mourrais d'ennui. Mais dans tout cela Pietro est mon favori, il est si amusant. [Mots noircis: Par exemple] ce soir [Mots noircis: il me dit:]
— Vous aimez Plowden ? C'est votre amour Plowden ?
— Oui, et quel est le vôtre ?
— Vous savez bien, mais ça ne peut pas être quand il n'y a pas de correspondance (lisez réciprocité).
Il disait cela espérant une réponse, je sais quelle réponse. Mais il n'a rien eu.
On a dit quelques mots des Boyd, de Blanche qui a épousé lord Henry Paget qui sera marquis d'Anglesey, après la mort de son oncle, de Berthe qui était amoureuse du duc de Hamilton. Plowden les connaît très bien.
Ah ! c'est comme un coup de foudre, mon seul vrai amour me revient au cœur, [Mots cancellés] mes vastes espérances me reviennent à l'esprit, je suis misérable, misérable, misérable. Demain je ne sortirai pas ! Il me faut vingt-quatre heures de solitude, d'écriture, de gisement par terre pour me calmer, m'abrutir, me rendre honteuse de ma folie. Comme j'ai baissé ! Non, je n'ai pas baissé, je veux encore ce que je voulais. Millions, grandeur et célébrité !! Je recourrai à la peine ou j'aurai ce que je demande.
*Frappez et on ouvrira, demandez et on donnera .* Ce sont les paroles du Christ, elles ne peuvent pas être de vaines paroles. Dieu ! Dieu ! Est-ce que Vous ne me rendrez jamais heureuse ! Ne pouvez-Vous pas satisfaire la soif de ma vanité ! N'en-tendez-Vous pas mes prières ! Pas celles d'à présent, à présent je suis corrompue, indigne, mais celles d'avant. Celles que je Vous offrais du matin jusqu'au soir quand je priais pour le duc !
Ayez pitié de moi, prenez-moi en grâce !
*Pax vobis,* a écrit le pape, il a bien deviné, c'est de la paix que j'ai besoin; partout et toujours tourmentée, envieuse, misérable !
Pourquoi suis-je d'une simple famille noble !
Je crève d'envie, de colère, de désespoir !
Tel est mon état que je ne peux pas écrire !
Je ne sortirai pas, je me suis enfermée, il est quatre heures, je ne trouve pas de paroles pour décrire mon tourment, la plume n'obéit pas à mes doigts, je suis hébétée, stupide.
J'aime le duc de Hamilton. Je m'étonne comment j'ai pu baisser mentalement mes prétentions !
Ambitieuse comme quatre cents diables j'étais abrutie quand je pensais simplement.
Gardons-nous bien de commettre quelque folie incorrigible dans un de ces moments d'abrutissement. Je m'en casserais la tête ayant retrouvé mes esprits.
Il faut aller dans le monde ! Il faut aller dans le monde I II faut aller dans le monde ! Pour arriver là, allons en Russie.
Mon Dieu, Seigneur prenez mon âme en miséricorde et ne me repoussez pas impitoyablement.
Je n'ai jamais dit un mot du duc, il est le seul homme dont je n'aie jamais prononcé le nom en riant. On savait bien que j'en étais amoureuse, mais je n'en ai jamais dit un mot à personne.
**Komi, Hôtel da te VUIi, io min.**
**Cher pire.**
**Vous avez toujours été prévenu contre moi sans que j'eusse jamais rien fait pour justifier celte prévention. Je n'en ai pourtant perdu ni l'estime ni l'amour que doit à son père chaque fille bien née.**
**Je me crois obligée de vous consulter dans toutes les occasions graves et je suis persuadée que vous y prendrez l'intérêt que de pareilles matières comportent.**
Je suis recherchée en mariage par M. le comte B... Maman a dû vous l'avoir déjà dit;
mais hier encore j'ai reçu la demande dr M. le comte A., neveu du cardinal A...
**Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens vous demander votre avis et j'espère que vous me le donnerez. Ces deux messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils me sont indifférents.**
**En espérant une réponse A ma lettre, je me dis avec le plus profond respect et la plus grande estime.**
**Votre fille dévouée et obéissante.**
Gloriae Cupiditas
H[is] G[race] t[he] D[uke] o[f] H[amilton]
Livre 56^ème^
depuis le lundi 27 mars 1876 jusqu'au dimanche 9 avril 1876 Hôtel de la Ville, via del Babuino, Rome
Je voudrais qu'on supprime ces répétitions sur Torlonia et Antonelli, cela dégoûterait les lecteurs du reste.
Vers cinq heures, dûment abrutie, je suis sortie, tentée par un soleil magnifique.
J'ai vu Antonelli se promenant à pied avec un monsieur et une dame de la Cour, et j'en suis devenue un peu jalouse.
J'étais contente de le voir arriver à ma délivrance car Bruschetti avec un courage à nul autre pareil s'était approché de ma portière. Au bout de quelques minutes arrivèrent, Torlonia, Plowden et Sorgagli. Maman avait dit à Pietro quelques mots d'une partie à Albano, Pietro alla en parler à Clemente, ce dernier propose d'aller demain, Pietro ne peut pas demain, Plowden non plus. Mais on n'écoute personne, on rit, on bavarde, on se moque du malheureux Bruschetti qui s'en va avant tout le monde. Alors Torlonia me taquine avec cette exécration,
— *Oui,* dit-il, *un comte très bien.*
— Alors, contessina, non, *comtesse* Bruschetti, veux-je dire, demain nous allons à Albano.
Zucchini a le malheur de passer.
— Voici votre porte-bonheur, dit Torlonia.
Et je ris vraiment z...z..z... Zucchini me rend gaie.
Pietro commence et les autres imitent en chœur la mouche.
Torlonia est ivre aujourd'hui. Je voudrais bien savoir s'il est le même avec tout le monde. Si insolent, si libre ! Je suis toujours mécontente de moi et du monde entier après Torlonia. Il me dit un tas d'amabilités fades et communes. Que le diable emporte la canaille ivre.
J'étais jolie, mais cela importe peu, je ne plais pas au vil ivrogne. Quel dommage d'être noyé dans la liqueur dès l'âge de vingt-quatre ans.
Il y a deux ou trois dames habillées de blanc comme moi. Que c'est bète d'imiter !
Maman et Walitsky ont dîné dans la trattoria des artistes russes avec dix artistes.
J'ai dîné avec Dina chez moi, ne cessant de me plaindre de Torlonia. C'est d'autant plus ennuyeux que ce maudit ivrogne me plaît !
Tous les artistes du dîner viennent le soir chez nous. J'étais tout à fait honteuse de cela lorsqu'arriva Pietro. Je me suis encore conduite comme une imbécile. Je n'ai fait que m'isoler avec lui mais je ne me fiche pas mal de ce qu'on peut penser, j'avais à lui parler.
Mais d'abord finissons avec le désagréable. La partie à Albano est dérangée. Pietro ne pouvant pas aller, Plowden non plus, Torlonia n'a pas voulu, disant que pour s'amuser à la campagne il fallait être beaucoup de monde. Je trouve cela très impoli et très vilain.
J'avais donc à parler avec Antonelli, il avait aussi à me parler. Un tas de choses à dire.
Nous nous sommes presque querellés.
— Je veux savoir pourquoi vous m'avez dit cette impertinence au Valle.
— Il n'y a pas de je veux avec moi !
— Et moi je veux.
— Et moi je ne veux pas !
Il finit par se mettre à genoux et me prier. Alors je le lui dis et il est plus offensé encore par cette supposition que par mes brusques paroles.
— C'est me croire la dernière des canailles, sans éducation et sans rien ! Comment supposer que je puisse en un tel point vous manquer de respect ! - etc. etc.
Il a diablement raison. J'étais folle sans doute.
Il me prese de lui donner une réponse.
— Je sais qui aura du succès auprès de vous, un homme qui aura beaucoup de patience et qui vous aimera beaucoup moins.
Je ne sais plus écrire, je sais que j'étais très heureuse en barbouillant une sonate et en sentant son bras autour de ma taille et son menton sur mon épaule. Est-il possible de permettre des pareilles choses ! C'est impossible, mais ça fait plaisir.
— Vous ne croyez pas que j'ai une passion pour vous ?
— Je crois, sans cela je vous aurais chassé depuis longtemps.