Friday, 11 February 1876
# Vendredi 11 février 1876
La Soukowkine vient. Je la déteste, après chaque entrevue avec elle je me sens désespérée sur tous les points. Il y a des gens qui font cet effet. Prétentieuse, ennuyeuse, cancanière, *omnisapiente.* Elle me désespère je vous jure.
Potapoff a répondu, une lettre aussi polie et aussi aimable que possible contenant un refus magnifique. Il ne connaît pas l'ambassadeur en particulier et ne peut rien officiellement.
Je ne m'attendais pas à autre chose. A présent étonnez-vous d'avance, vous allez entendre quelque chose d'extraordinaire: je renonce à tout. Je ne veux chercher à connaître personne, mais je vais dévorer ma rage en silence et attendre le voyage en Russie. Si je parviens à tout arranger, nous n'avons plus besoin de personne, si non, que la volonté de Dieu soit faite puisque ma volonté à moi ne peut l'être.
Chercher, prier, demander ! non ce n'est pas pour moi. J'en mourrai d'humiliation.
D'autant plus que quoi que nous fassions, notre position sera toujours douteuse et fausse tant qu'il y aura cette malheureuse affaire en Russie. Il vaut mieux attendre tranquillement, essayer à présent c'est peine perdue, c'est se créer des chagrins immenses. Le temps passe et il passe misérablement, je le sais, mais à l'impossible nul n'est tenu.
Je me résigne, je vais éviter tout le monde, je ne vais rien désirer, j'attendrai, regardant ce temps d'attente comme une nécessité triste et vilaine.
Je prierai Dieu pour qu'il fasse que tout finisse bien.
Depuis que je suis à Rome, depuis que ma mère fait le métier de solliciteuse, je me sens *par terre.* Je n'ai jamais recherché personne, je suis habituée à être traitée en égale. Je ne veux pas mendier des invitations !
Le peu de gens que nous connaissions à Nice nous traitaient comme des égaux. Je suis tombée si bas ici !
Ces protections de de Falloux, qui fait des dîners et qui ne nous invite pas, cette Mme de Reculât, ce M. d'Epinay. Je ne veux pas être traitée ainsi. Ce n'est pas cela que je demande. Non, cent fois non ! J'ai été, je suis et je serai *moi* par moi-même. Fi ! j'ai envie de pleurer.
A présent je ne pleurerai plus; parce que je n'irai plus rien solliciter.
J'attendrai la Russie.
Il fait un temps abominable, je ne sors pas, je m'ennuie autant que [vous] le pouvez penser.
Ce soir il ne pleut pas à verse et à cause de cela, sans doute, Soroka reste moins longtemps, Galula seul persiste jusqu'à dix heures et demie. Comme Dina s'est écriée qu'il s'était mis à genoux je courus à la fenêtre et le regardai; il était debout, ce n'était qu'un effet de ses pantalons gris et du pavé mouillé. Mais le présomptueux et détestable Galula prit ma présence et celle de maman à la fenêtre pour un encouragement et je jurerais qu'il a envoyé des baisers. Seulement je fus tellement épouvantée de ses mains qui allaient de ses lèvres vers le balcon que je fermai les volets et courus supplier l'absurde Dina de cesser ses farces de la fenêtre du coin, c'est celle que Soroka et Galula aiment le mieux.
Vrai, c'est un scandale devant tous les habitants de l'hôtel.
Philippe, le domestique, en servant le dîner, regarde par la fenêtre.
Faut-il être bête ! Elle ne comprend rien cette fille, et se dandine de plus en plus avec des voiles noirs, des fichus blancs, etc. etc.
Quant à moi je ne vais à la fenêtre que pour savoir si vraiment ils sont là, pour vérifier les paroles des autres, et encore cette fenêtre je ne l'ouvre jamais surtout à présent, j'étouffe ! Je crois que j'ai avalé l'âme du frère Emile, la prenant pour une huître, et les monstres inconnus me font tousser et étouffer.
Je remarque que Galula est plus assidu que Soroka.
Cette Soukowkine me trotte en tête. Je la vois sans cesse avec sa figure de singe et son air de profond désespoir pour le moindre mot.
- Bonjour Madame, lui dit-on, comment allez-vous ?
- Très bien, merci, répond-elle d'un air navrant en appuyant sa petite figure ridée et mobile sur son poing, comme si elle disait: Ah ! ne m'en parlez pas, c'est déchirant !
Mon enrouement me donne un petit mal de tête qui à son tour me donne une petite chaleur. Toutes ces petites choses désagréables séparément, ensemble me composent un petit état assez agréable dans son genre.
Seulement je voudrais être chez moi, prenant du bon thé, avec beaucoup de monde causant et riant tout autour des Sorokas, un Surprenant, des Galulas même, pour me plaindre à eux de ma maladie, et comme je ne puis que chuchoter, ce serait plein d'intérêt.
Mais que pense le Galula d'ici ? Ai-je bien vu ?
Vous savez que mon roman abandonné au 2ème chapitre depuis très longtemps, se continue, j'ai écrit trois pages. J'ai toutes les scènes principales depuis longtemps, mais le détail m'embarrasse beaucoup, les personnages secondaires, les accessoires, le fond en un mot. Bigre !