Friday, 12 November 1875
Mon Dieu, pensai-je en me regardant dans la glace ce matin, je suis pâle comme à Spa ! Oh ! cette fois je sais à qui je le dois !
Je m'en allai au jardin, j'y suis restée une heure à penser et à me ronger les ongles, à repasser *toutes les choses* dans mon esprit. Je ne veux plus entrer au salon, il me rappelle le bon temps et me montre tout l'ennui d'à présent.
Je ne crois plus aux cartes ! Les cartes étaient ma consolation !
J'aurais dû voir dès le commencement qu'il n'y avait rien de sérieux. Le fait est qu'il y avait assez pour croire beaucoup, oui pour les autres mais pas pour moi, je voyais et comprenais le jeu, mais j'espérais autre chose.
Comment s'empêcher d'espérer, d'attendre, ce qu'on désire !
Je me suis remise à fumer, c'est toutes les fois que je suis ennuyée; je m'enferme pour la plupart du temps chez moi, écris, pense, erre par la chambre, me regarde dans la glace et fume. Je suis absolument incapable de lire, de faire quoi que ce soit.
Le compte rendu de la fête chez Antonoff, dans la Vie mondaine, ressemble tellement à celui que nous avons fait avec Pépino que j'en ai beaucoup ri hier, avec lui.
— Comme il est méchant ! a dit maman pendant que nous étions en voiture rentrant du théâtre, il la punit parce qu'elle a été un peu coquette avec Pépino.
— Il ne la punit pas, dit ma tante, c'est un paysan impoli, ce que je dirai seulement, c'est que sa connaissance ne peut être que compromettante. On le voit avec une jeune fille et à l'instant on en parle partout, et puis il s'éloigne.
Ma tante a raison. On sait qu'il n'est qu'avec les femmes auxquelles il fait la cour. Et il se conduit exprès ainsi, il montre à tout le monde qu'il s'intéresse, il court après la personne, il est toujours avec elle, en ayant soin de faire sa cour publiquement de façon à en faire parler, et puis se retire satisfait de l'effet.
N'est-ce pas infâme !
Oh ! si j'étais un homme j'en ferais autant, et plus encore.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vois clair, je voyais toujours ainsi, mais je comptais me venger et en même temps venger tant de femmes, en me faisant sérieusement aimer. Je voulais le martyriser, le désespérer, le tuer même.
Et que voulais-je de trop extraordinaire ?
N'arrive-t-il pas tous les jours qu'un roué, un coureur, devient amoureux fou et soit maltraité à son tour ! Que diable on aime des plus laides et des plus bêtes que moi !
Non ! Je ne suis pas comme à Spa ! C'était un instant, le matin. Merci mon Dieu ! La peur d'être pâle et faible pendant une année comme à Spa me faisait frémir chaque fois que je me voyais un peu pâle.
Trois rencontres !
La première, c'est papa en fiacre découvert et habillé de gris. Je veux parler du vieil Audiffret, entre nous nous l'appelons papa.
La seconde près du Théâtre Italien, à peine la voiture est-elle arrêtée que l'homme de l'autre jour, celui qui a presque sauté sur la voiture, et que nous n'avons pas revu depuis, fait un mouvement pour ouvrir la portière puis recule comme hébété.
Je descends de voiture toute rougissante, il n'avait qu'à me sauter dessus, mais il n'en fit rien. Bon, pensai-je, il va me prendre pour une chanteuse italienne.
Mais, dans l'antichambre, je m'arrêtai tout court car à travers la porte vitrée du salon-bureau, je reconnus le Surprenant, assis sur sa canne ou plutôt debout sur sa canne, gesticulant, bavardant et se dandinant, devant Cresci, l'homme du bureau, la prima donna et encore quelques personnes.
J'attendis maman et n'entrai que derrière elle.
— Bonjour Mademoiselle, comment allez-vous, dit-il en me tendant la main.
— Bonjour, Monsieur, répondis-je toute tremblante en dedans et pâle en dehors.
Absence totale de secousse. Vous voyez bien qu'elle ne vient pas de moi.
Aussitôt Cresci se mit à faire des révérences, à nous présenter ses artistes, à s'empresser autour de moi.
Malheureux ! Il ne sait pas que je suis en disgrâce.
— Et quando ci darete Mignon ?
— Lunédi, signorina, Lunédi .
— Corne Lunédi ! io pensa che sarebbe sabato I
Alors d'un air tout étonné il se mit à dire que c'est pour moi qu'il a retardé la représentation. En effet je l'en avais prié chez Antonoff, mais je ne pensais pas qu'il le ferait. Cette soirée avait été fixée au 13 et la voilà remise au 15. Cresci avec une sincérité parfaite assure que c'est pour moi.
L'homme étrange était pendant ce temps entré et s'était assis.
— Mais vous ne partez pas, grimaça le Surprenant, Madame partira, mais Mademoiselle restera.
— Au contraire, dit maman, c'est Madame qui restera et Mademoiselle qui part.
— Oh ! mais pas du tout !
J'étais si émue et agitée intérieurement que je ne me souviens de rien de ce qui a été dit. Ah ! oui, je me souviens que le Surprenant a dit:
— Vedete, la signorina ha gran fretta d'andar a Parigi per il Grand Hôtel.
— Si, si ! dis-je d'un ton léger et la tête inclinée d'un côté I
— Madame, vous allez choisir un abonnement, repris-je en me tournant vers ma mère.
— Eh bien, maintenant nous allons nous en aller dit le Surprenant, et il sortit après avoir tendu la main à ma mère, à moi, et aux autres.
— Marie, dit doucement maman, tu resteras ici, et j'irai lui demander qui est cet homme.
— Bien, et pendant qu'elle s'en allait demander, j'examinai le plan du théâtre toute abasourdie encore de la rencontre et surtout du départ de l'homme.
— Eh bien, ma chère, fit maman en rentrant, tu sais qui est cet homme ? C'est le baryton de l'Opéra !
Nous prenons un abonnement et sortons.
Maman avait trouvé l'homme pirouettant devant la voiture de ma tante.
— Je vous ai demandé qui était cet homme, parce qu'il a fixé notre voiture d'une façon inconvenante.
— Est-ce que ce n'est pas un fou ? demanda ma tante.
— Pourquoi ?
- Parce qu'il s'est conduit d'une manière si étrange !
— Mais Madame, s'il a regardé ainsi, c'est la stupéfaction de l'admiration !
Puis maman lui a demandé des nouvelles de son mariage.
— Jamais de la vie, Madame ! C'est faux !
— Mais toute la ville en parle.
Nous allons à la promenade, je suis furieuse, blessée, je me plains, je gronde !
Chaque fois j'espère un retour et chaque fois je suis désagréablement désappointée !
Bigre de bigre !