Saturday, 23 October 1875
# Samedi, 23 octobre 1875
J'ai oublié de raconter mon rêve d'hier. Je voyais des souris contre lesquelles je lançai des chats qui les étouffèrent, alors ces souris se firent serpents et rentrèrent dans leurs trous pendant que les chats se jetaient contre moi, surtout un qui m'égratignait la jambe droite.
C'est la journée d'hier.
J'ai voulu lire, j'ai voulu penser, j'ai voulu pleurer ! Je ne puis rien ! Ecrire et écrire, c'est tout ce que je puis.
Pour la première fois depuis une semaine je n'ai pas mal à la tête et je me sens tout à fait bien et suis rose.
Le matin j'étais chez maman avec tous les autres.
— Regarde Nadine, dit-elle, comme Marie maigrit, vraiment en ville on dira que c'est parce que ...
Je n'entends pas la fin, la terre manque sous mes pieds et je tombe dans un fauteuil en me couvrant la figure des mains.
Il ne me manquait plus que cela ! Et cette fois encore cette idée vient de ma mère. Oh ! je la déteste pour cela ! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait ! Qu'ai-je donc fait ! comment racheter mes crimes. S'il me faut couper un doigt de la main droite, je me le couperai !
Que faire ! Qu'ai-je fait ? Ai-je commis tant d'atrocités que ma punition n'a pas de bornes ! Mon Dieu, Dieu terrible, Dieu inexorable !
— Dina, Dina, murmurai-je, tu vois, tu me comprends, je t'ai expliqué ma terreur et mon fantôme affreux ! Quelle est cette malédiction ! Oh ! oui malédiction. Je vois bien qu'il ne fait pas bon pour moi dans ce monde. Comment voulez-vous vivre quand tout manque, tout tombe, tout se détourne ! On a du courage jusqu'à un certain point, on s'enhardit, on espère, mais vient un moment où on n'a plus la force !
Bon ! moquez-vous, gens blasés ! comment ! me direz-vous, vous osez prononcer de telles paroles quand votre mère vit, quand vous avez une tante qui vous adore, une maison qui vous obéit, une fortune à vos ordres, quand vous n'ètes ni infirme ni malade ! Vous tentez Dieu !
Voilà ce que vous me direz et je vous répondrai que la vie est faite de petites choses comme les corps sont faits de molécules. Quand toutes les molécules pourrissent et s'en vont au diable, le corps ne peut plus exister, de même la vie, quand tout ce qui la compose la colore, la fait aimer, quand tout cela se tourne à mal, manque ! Quand tout, tout, échappe, quand pas le moindre désir ne se réalise, quand tout s'évanouit, quand tout trompe ! Non, continuer ainsi est impossible, aussi je crois que Dieu me reprendra bientôt. Ce n'est pas en vain qu'on a cassé deux glaces cette année.
On dira que quand on est jeune et amoureux, on a souvent envie de mourir. On dira une absurdité, je n'ai nulle envie de mourir mais je prévois ma mort, car une vie aussi inutile, aussi misérable ne peut durer.
A quoi suis-je réduite ! A dire que j'aime d'Audiffret. Je l'ai dit comme un talisman, et ce talisman se tourne contre moi, rien n'en résulte et je suis pour mes frais de déclaration, j'en suis pour mon humiliation, ma honte !
J'avais envie ce matin de rire et de dire que ce n'est pas moi qui ai dit, je l'aime, mais que c'était Bibi. Ce soir je ne puis plaisanter.
D'ailleurs je ne sais pas moi-même si c'est vrai.
Parfois j'en suis sûre, parfois cela me semble impossible et invraisemblable. Ce qui me blesse le plus c'est que personne ne vient, je ne comprends pas ces gens. Pourquoi faire connaissance, venir tous les jours, habituer à soi et puis tout d'un coup, sans raison, se détourner ! Peut-être qu'aux autres cela ne fait rien, mais moi cela me blesse, me chagrine, m'atteint au cœur. C'est peut être ridicule mais c'est ainsi.
Dix fois je me suis interrompue pour pleurer. Chaque fois que je me souviens de cet été et que je le compare au présent je suis tout à fait malheureuse.
N'est-ce donc pas un mérite d'avoir le cœur tendre, de s'attacher aux gens. Je n'ai pas de mérites, je suis indigne de tout, mon Dieu !
Nous avons rencontré l'homme en ville, près de la poste, le landau était à moitié fermé et il n'a salué que maman. Une autre fois, ayant laissé maman et ma tante à la gare, nous le rencontrons près du jardin public mais cette fois c'est moi qui ne l'ai presque pas salué, je songeais et ce stupide landau à moitié fermé m'a forcé d'en sortir un peu la tête pour répondre au salut du Niçois.
Nous montons chez les Sapogenikoff. Olga rayonne, sans doute elle l'a vu et qu'il l'a saluée particulièrement. Il est en train de tourner la tête à la fille, à cette pauvre enfant qui pour peu qu'on lui ôte son chapeau ou qu'on lui sourie, s'imagine tous les bonheurs du ciel.
Nous étions sur le balcon duquel on voit si bien le balcon du cercle. Je tenais Giroflé par la taille et j'eus une grande envie de la presser, de l'étouffer, tant ce voisinage me rendit jalouse et tant de pensées envieuses s'en suivirent.
Avant c'était Gioia, à présent c'est Olga. Et s'il allait se prendre sérieusement II! ..
Oh ! alors je n'aurai plus qu'à me pendre d'humiliation.
Me préférer Olga, Olga, Olga I
Mais je deviens folle ! Il ne préfère personne. La cocotte est partie sans doute parce qu'il n'avait pas assez d'argent, lui s'amuse à tourmenter des bêtes comme moi, en passant.
Nous étions chez de Daillens, on parlait de sacrifices.
— Oh ! moi, dit-elle, je n'aime pas cela et je ne suis point faite pour cela, mais aussi je ne comprends pas ces *passions malheureuses,* comme on dit, je ne puis pas aimer qui ne n'aime pas, je trouve que c'est bas et je me détache vite des uns.
Attrape-ça, ma fille. J'ai perdu tout amour-propre, tout ! Je suis abrutie, je deviens je ne sais plus quoi, je me permets les choses les plus abominables.
Tant que je terffiduais passe, mais aimer ! Je l'ai dit espérant le succès comme dans ce conte, .. et je ne trouve que regrets ! Je me reproche cet instant. Rien de plus méprisable qu'une femme trébuchant à chaque pas, tendant ses mains, offrant son cœur, et en vain, en vain, en vain !
Je rage à l'idée de mon humiliation et de son triomphe ! Quand non seulement il ne me fait pas la moindre cour mais quand il ne vient même pas, il ne laisse même pas sa carte comme la plus simple politesse l'exige, eh bien ! c'est juste ce moment que je choisis pour dire en humble posture et les yeux pleins de larmes: Je l'aime !
Que ne puis-je m'écraser comme un insecte !
En attendant je me suis fabriqué une paire de petites cornes avec deux branches de rosier pleines d'épines et sans feuilles, que j'ai réunies par une bouclette de cheveux pour cacher le fil et que je nomme "la couronne du martyr" comme dans la *Juive* et que je porterai jusqu'à réhabilitation. Oui, à présent je pense me dédommager à Rome, pourquoi serai-je plus heureuse là-bas qu'ici. Je ne veux pas faire de plans pour ne pas avoir une autre déception aussi cruelle que celle-là. Tant il y a que je porterai ma "couronne du martyr" jusqu'à ce que je sois vengée ou dédommagée, comme on voudra.
J'ai un sage, un excellent conseil à me donner, c'est de laisser tranquille ce Girofla, de me secouer, de respirer comme après une longue fatigue, et de ne plus y penser. C'est clair comme le jour que je n'ai rien à attendre; en persistant je m'abaisse, en me retirant quoiqu'un peu tard je sors avec une espèce d'honneur de l'affaire et me saurai gré toute ma vie de cette retraite, tandis qu'en persistant je ne me fais que des regrets, des reproches.
Je me retire, je suis mon conseil, je me secoue, je respire Qe me suis levée pour le faire), j'ouvre de grands yeux, je secoue la tête pour en chasser les vilaines idées. Je me sens mieux.
Que diable ! prouvons que nous ne sommes pas si facilement terrassées qu'on le pense ! Prouvons au beau Niçois qu'on ne tombe pas toujours à genoux devant lui. Je suis furieuse contre moi, je suis jalouse du passé, j'envie les femmes heureuses qui sont entourées, recherchées, je les envie jusqu'à en pleurer, je crie en moi-même, je demande en quoi leur suis-je inférieure ! Il y en a tant et de plus bêtes et de plus laides ! suis-je maudite ? Non, laissons cela. J'ai promis de ne plus y penser, j'ai promis d'être forte: Je serai forte.
Je dirai bien comme avant comment et où je l'ai vu, etc. mais je me défendrai les pensées sentimentales ! Je me répéterai sans cesse que c'est une honte, que c'est indigne ! Que je m'abaisse en continuant. Je prendrai exemple des hommes. Oh ! que je les hais pour leur arrogance, pour leur caractère de fer ! Je m'élèverai au-dessus d'eux, au-dessus de lui. Il a fait mon éducation, je suis guérie. Quelques illusions perdues, quelques espérances trompées, et j'en suis quitte. J'allais dire que le duvet du cœur est arraché, mais ce n'est pas vrai, mon cœur... est intact. Mon esprit est aigri. Les déceptions abîment l'homme.
Entourons notre cœur d'un triple airain... et cela même je ne puis faire, je sors de l'affaire avec quelques plumes de moins, mais j'en sors entière et les plumes repousseront si bien qu'il n'y paraîtra point.
Je ne veux plus aimer cet homme. Je ne veux plus y penser, je ne veux plus chercher à parler comme avant. Je me le défends !