Monday, 14 June 1875
Lundi 14 juin 1875
Je me lève paresseuse, je prends cependant ma leçon de chimie avec Leclerc, nous préparons de l'acide sulfureux pour décolorer les fleurs, et du bioxyde d'azote.
J'ai une idée, j'ai l'idée de m'occuper de Godard. Voyez-vous cet amour de nom, ô Godard ! ô Godard . Mais vrai, quel amour de nom... Godard, oh ! Godard.
C'est un jeune cochon de dix-sept à dix-neuf ans, ayant l'air, cet air, voyons quel air a-t-il ? Enfin vous savez un garçon, assez mince, à la figure longue, à la peau vilaine, aux yeux nigauds et comme si on venait de lui donner un coup de pied, à l'air bête en général. Mais cet être me regarde, pose et j'en ai envie. Au fait on pourrait le décrire autrement mais je n'ai pas l'habitude d'épargner les gens.
Ce n'est pas comme Dina, elle, elle trouve toutes les femmes belles, sans doute pour que les autres agissant comme elle, la trouvent aussi belle.
Hélas ! Je crois que c'est difficile.
Mon Dieu que je voudrais donc la marier, [Rayé: elle commence à sécher ] Mlle Collignon a baissé toutes les jalousies du deuxième étage, c'est maintenant que Girofla trouvera tout barricadé comme il dit. Il remarque les moindres mouvements. Avant, dit-il, tout était ouvert, puis on a fermé, mais à la dernière fenêtre là-bas (mon cabinet de toilette) il y avait deux petites machines ouvertes, (quel langage distingué I) et aujourd'hui on les a baissées.
C'était moi, parce que je craignais être vue de la rue de France. Il raconte aussi tout ce qui se passe, à quelle heure vient notre voiture, quand nous sortons, qui vient chez nous. En un mot tout. Pour le savoir il faut rester toute la journée à la fenêtre. Aussi je crois que le petit fait cela.
A trois heures vient Marie en peignoir et derrière elle Olga en peignoir aussi.
Maman etc. est à Monaco avec Dina. Hier elles ont amené de Monte-Carlo M. Smirnoff sans chapeau et il a couché chez les Sapogenikoff, dans aucun hôtel on ne le recevrait sans Chapeau, comme une canaille.
Je disais je crois que Marie et Olga sont venues, oui, et moi en peignoir blanc, sans corset et sans chapeau je vais avec elles, Collignon et Dina, dans la vieille Nice demander certain chapeau que j'ai imaginé et, de là, au lieu de retourner pour le respectable Brunet et son César et Salluste, je vais chez Lefèvre. Nous avions envie de faire des folies, même Collignon.
Lefèvre a un bel établissement de bains. Nous nous baignons dans la piscine, (je ne sais pas écrire ce mot) nous quatre, Collignon reste à causer avec Lefèvre. Voilà une chatterbox, il faut la mettre avec Saëtone.
Nous nous déshabillons ensemble et sautons l'une après l'autre dans ce bassin d'eau limpide et fraîche. Je m'amuse parce que je reconnais l'incontestable supériorité de mon corps sur celui de mes Grâces. Marie est beaucoup trop petite et trop grasse, tout est gros et gras chez elle. Olga est élancée et blanche mais ses seins sont déjà inclinés et pas fermes, d'ailleurs ce n'est qu'une enfant de quinze à seize ans. Dina est foncée, fanée et ses seins à elle ressemblent à de petits sacs avec de gros boutons marrons.
Elle n'a de beau que ses superbes cheveux blond cendré (blond que je n'estime pas du tout mais tout le monde n'a pas mon goût et je tiens à être juste), longs et soyeux, véritables tresses de Marguerite.
Je crie à perdre l'haleine, avec les autres aussi, ce tapage dure plus d une heure. Je m'essuie avec ma chemise, de sorte que [je] suis obligée de passer mon peignoir transparent et plein d entre-deux sur mon beau corps blanc (j'ai sans doute des pantalons et une jupe) simplement. Par bonheur j'avais emporté une jaquette de batiste bleue sans manche, qui me sauve.
Le docteur nous donne du lait, du fromage, *de la caillebotte , de la crème, des biscuits, du vin, des cerises etc. etc. Collignon me prête son chapeau, elle-même met un voile noir, et nous repartons, en landau découvert cette fois.
C'est ainsi que j'ai passé par toute la Promenade des Anglais sans chemise.
Les Durand nous voient dans cet état. D'ailleurs nous étions très convenables.
Je reste le soir chez moi et Dina sort avec mes filles. Pendant que j'écris Léonie vient me dire que M. d'Audiffret est venu et qu'il a demandé les dames, et qu'ayant entendu qu'elles étaient sorties il a dit que demain à quatre heures et demie il viendrait avec le break. Léonie a ajouté qu'il avait avec lui un monsieur un peu fané, gros, rouge en petit chapeau de paille rond. Pardi ! C'est Saëtone.
Quel dommage !
Sans doute il l'amenait pour que nous puissions l'avoir demain avec nous. Plusieurs fois je lui ai dit de me présenter son oncle.
Mais que c'est donc dommage que cette grosse *machine* niçoise ne sera pas avec nous demain !
Dina rentre et me raconte ce que notre cocher Ambroise leur a raconté (Marie cause avec tous les domestiques).
Donc Ambroise a raconté qu'en arrivant ici Mme d'Audiffret était une ravissante petite poupée. Que ses parents l'avaient tirée du couvent à quatorze ans pour la marier à M. d'Audiffret qui était immensément riche, son fils venait d'hériter de plusieurs millions.
Que le père était un original extraordinaire, que le fils est comme le père. Qu'au commencement il a mené un train *ébouriffant* mais qu'à présent la fortune est diminuée^1^ Quant au fils, il est un si terrible joueur qu'un jour il a beaucoup, un autre jour rien. Qu'il a fait la cour à toutes les demoiselles à Nice, qu'il est un volage. Mais qu'il a encore une ressource. Une tante millionnaire à Marseille, que cette tante l'aime beaucoup et lui laissera sa fortune à condition de le marier à une nièce qu'elle a. Mais le jeune Girofla ne veut pas l'épouser parce qu'elle est estropiée, bien que jolie et âgée de vingt-quatre ans seulement.
Sur la demande de Dina, comment elle est estropiée, le savant cocher répond qu'il lui manque une jambe ou un bras, il ne sait pas au juste quoi.
Ouf ! je crois que j'ai tout dit. Chaque jour nous apprenons de nouvelles sur les d'Audiffret. Je ne serai pas si complaisante une autre fois que ce soir et ne narrerai plus l'histoire de cette grande famille. Dina m'a raconté encore plusieurs anecdotes sur le vieux, qui à en juger par ce qu'on dit, doit être un homme adorable.
Il est arrivé, je crois, j'ai vu, à travers nos jalousies baissées, ses volets ouverts, il loge au-dessus de son cher fils.