Friday, 11 June 1875
Vendredi 11 juin 1875
J'ai les plus noires pensées de la terre.
J'ai mal à la poitrine et il me semble avoir ta phtisie. Mon rêve des étoiles tombant du ciel revient, et partout il ne me semble que mort. Misérables créatures que nous sommes !
Véritablement il doit exister un autre world, meilleur, celui-ci n'est pas admirable.
Ce sont là les idées de ce matin, pas de ce soir.
Pardi ! non. Je suis de nouveau jolie à en rager. Je me regarde moi-même, ce n'est point assez. Je me suis couchée de bonne heure hier et cela a fait du bien à mon teint. Je n'ai jamais été robuste comme une fermière et je me fatigue assez facilement.
Mais ce soir j'ai une figure à embrasser.
Ce mal de poitrine m'inquiète et depuis cinq jours je crache le sang. Ceci est affreux !
Je suis jolie au bain, aussi. A peine suis-je assise que de crainte sans doute de voir arriver Audiffret, Lucie Durand vient se mettre à côté et causer avec moi en brodant je ne sais quelle chose. Mais c'est en vain, l'homme blanc ne vient pas. Maman et Dina viennent un peu plus tard. Je suis très bien regardée. On sent toujours comment on est regardé. Mais chose étrange, Collignon et Walitsky assurent avoir vu la voiture verte (Girofla a la livrée verte, sans doute en souvenir de Gioia) près du bain et l'homme blanc au bain, du côté gauche. Ça se peut, la grande cabine m'empêchait de voir ce côté. Eh ! bien Lucie a réussi. Pardi !
Je comprends sa haine des Durand.
Cette vieille machine absurde et sotte femme a brisé sa maison.
Son père depuis seize ou dix-sept ans vivait avec sa femme, la belle-mère d'Audiffret, sinon heureusement du moins convenablement. On disait bien qu'il battait sa femme, qu elle était malheureuse. Mais on dit tant de choses, et puis, qu'importe.
Ils vivaient ensemble, tout allait bien, ils recevaient, leur maison était une bonne et convenable maison.
Et voilà que cette absurde imbécile, qui ferait bien mieux de soigner I éducation de ses filles, qui se mêle dans ce ménage respectable et respecté, qui révolte la femme, qui protège sa coquetterie avec un vieux et laid comme Vigier, qui sème la discorde, qui fait un éclat, un scandale ! Et le résultat de toutes ces belles menées ! Voyez bonnes gens, voilà le mari et la femme ayant trois enfants, deux filles presque à marier et un enfant de cinq ans, plaidant en séparation ! Et depuis deux jours séparés de corps et de biens !
J'ai regardé la lour*de* et stupide Durand, et en pensant à son œuvre elle me parut si dégoûtante que je détournai la tète ! On raconte l'histoire de bien des façons, voilà ce qui me semble le plus vrai. Audiffret a défendu à sa femme d'aller chez les Durand, la Durand fait un pique-nique, Mme Audiffret envoie ses excuses et ne va pas. La Durand, Mme de Durand, va chez elle, lui dit toutes sortes de choses, qu'elle est jeune, qu'elle est belle, que son mari est vieux, qu'il court malgré cela les femmes, elle nomme ces femmes, elle dit tant et tant enfin que Mme Audiffret s'habille et vient avec elle.
Le mari rentre et demande où est madame. Madame est partie avec Mme Durand.
Comment partie ! Et le voilà qui lui écrit de revenir. Comme elle ne revient pas, il va là-bas, on lui ferme la porte au nez, il enfonce la porte, Lewin qui était fiancé alors, le met hors de la chambre. En un mot scandale !
Après cela a eu lieu l'affaire du pistolet.
Il me semble incroyable que ce fut pour Vigier. Dans tous les cas le rôle de Mme Durand a été plus qu'équivoque, plus que vilain dans tout cela.
Briser une famille, la disperser, séparer un mari et une femme, et que deviendront ces pauvres petites filles.
Quelle position sera la leur. Je comprends cela, moi ! Mais c'est peu d'étrangler cette grosse et absurde femme ! Certes je comprends Girofla. Il est bon fils, très bon fils, comme tout le monde dit, et même fut-il mauvais fils, [Rayé: n'était-il pas excellent fils] est-ce agréable ? Un tel scandale, et ses avocats race maudite ! Libera nos ab avocatis Domine ! Ces avocats qui disaient des choses atroces, qui flétrissaient la femme et noircissaient le mari.
Fi ! fi ! fi !
Je voudrais savoir le fond de tout cela. Je voudrais voir aussi Girofla, je le plains, je partage même son indignation, son chagrin, et outre cela, je voudrais simplement le voir parce que je m'ennuie beaucoup.
Je suis impatiente et vais me coucher pour abréger le temps.
Mais non, j'entends Collignon qui m'appelle, et le son de sa voix promet une chose intéressante. Je monte et elle me met en mains le binocle et me dit de regarder le château.
Le château c'est toujours intéressant. Il fait un beau clair de lune et on voit très bien.
Cette lumière que j'ai remarquée ce soir est une lampe, autour de la table sont plusieurs personnes et Collignon a reconnu la blanche figure du châtelain.
Mardi ! comme cela sonne. On voit aussi une porte éclairée. Cette lumière m'avait intriguée au jour tombant, quand on ne pouvait pas bien distinguer; surtout à l'œil nu.
Maintenant dormons, Dominus nobiscum !
[Rayé: 12 juin 1 875]
Eh bien, non pas encore. Dina rentre et me donne en mille de deviner d'où elle vient. Pardi ! J'ai deviné de suite mais n'ai rien dit. Je la laisse raconter que de chez les Sapogenikoff elle, Marie, Olga et Walitsky sont allés près du château, et on vu une table blanche, deux bougies, et Girofla dînant tranquillement avec *Fiouloulou*, quelle chance de pouvoir dire Fiouloulou ! au clair de lune.
[Une ligne cancellée: Pardi que c'est très drôle.]
Maintenant je vais me coucher enfin !