Monday, 7 June 1875
Livre 34ème
commencé le lundi 7 juin 1875 terminé le vendredi 25 juin 1875
Promenade des Anglais 55 bis, en ma villa
On dit, qui rit vendredi, dimanche pleurera. Je ris toute la semaine y compris vendredi et ne pleure pas.
J'écris à Mme de Mouzay et sa fille de venir, on les a si négligées cet hiver.
A quatre heures tout est prêt, Audiffret amène le break attelé de quatre beaux chevaux et nous partons. Ma tante, moi, Dina, Marie, Olga, de Daillens, Yourkoff, Galula et Audiffret. Maman, Collignon et de Mouzay suivent en landau. On va aux bords du Lou[p] (je ne sais pas l'orthographe de ce nom) le chemin est frais et agréable. J'aime à voir Audiffret connu de tous les paysans et surtout de toutes les paysannes. On l'appelle M. Emile et il a l'air d'être l'enfant du pays, ce n'est pas tout que d'être l'enfant du pays, il faut le paraître encore. Je suis mal disposée pour écrire, il est tard. On avait dit hier au so*ir, folâtrage de six à sept heures,* et en effet on va folâtrer, tout est si bien qu'en voulant courir sur un arbre [Rayé: coupé qui était là. ma pauvre] renversé je tombe ventre à terre, mais pas laidement, et me relève à l'instant même avec beaucoup d'agilité, et de grâce je crois.
M. Emile nous fait jouer aux petits papiers, c'est-à-dire on écrit sur un papier le nom d'une dame, puis on passe ce papier à un autre qui sans regarder le nom de la dame doit écrire un nom de monsieur, puis on passe encore le papier et une troisième personne sans regarder toujours, doit écrire où ils vont.
Puis de la même manière on fait écrire ce qu'ils se disent, ce qui en résulte et ce que le monde en dit. D'ailleurs tout le monde sait cela. Un papier a été très drôle.
M. Saëtone et Mme Prodgers sont allés cher Rumpelmayer. Dans mes bras, bébé, a dit Prodgers. - Encore bibi ! a répondu Saëtone. Il en est résulté amour, et le monde a dit que c'était très naturel.
Il y en eut plusieurs autres très drôles aussi.
Audiffret a appelé un petit berger et lui dit de donner un bouquet à la plus belle dame, et le petit Pâris le donna à ma tante. Se non è vero è bene trovato.
Je coquette avec Yourkoff, qui ne sait pas ce que cela veut dire et me fait rire avec ses yeux étonnés, et Girofla le prend au sérieux et pense que moi et Yourkoff sommes en coquetterie. Ce n'est pas du tout mauvais. On dîne sur la prairie mais avec une table heureusement et sur des chaises, pas comme à Spa. Je signale avec plaisir plusieurs attentions de Girofla à dîner, qui est mauvais comme toujours dans de pareilles circonstances.
Je suis pâle et pas jolie.
On joue encore aux gages. Audiffret se conduit comme un ange. Et nous apprécions sa délicatesse lorsqu'il fallait à Dina embrasser le dessous du chandelier, il alla en chercher un et au moment où on s'attendait à le voir le mettre sur sa tête, il le mit sur la tête de Marie.
Maman a admiré cela et je me suis dit: Si c'était Gericke !
- Ah oui, si c'était Gericke ! fi, le sale et l'impertinent homme !
Pendant le retour nous étions à côté l'un de l'autre, moi et Girofla, eh bien il s'est encore conduit comme un ange. Oh ! si dans l'obscurité j'avais le malheur d'être à côté de Gericke en voiture !
Témoin le baiser que je reçus sur la main droite en retournant du pique-nique, à Spa. Vraiment il est gentil et bien élevé. Yourkoff a essayé quelques plaisanteries un peu salées et il ne releva rien et ne sourit même pas.
[En travers: En admirant la conduite d'Audiffret je prouve que j'étais une enfant n ayant pas la moindre notion des hommes et du monde surtout ]
Ce qui a été bête c'est qu'on leur a dit, à Audiffret et à Galula que nous les appelions Girofla et Fiouloulou. On a été forcé par cette bète Yourkoff qui a menacé de raconter l'affaire des Anglaises, que par une stupidité inconcevable Nina lui a révélée.
Il fallait se tirer de là et on a choisi [Rayé: le plus simple] le moins difficile... Audiffret a eu de la peine à avaler son sobriquet, mais c'est heureux car je craignais qu'il ne le prît en trop bonne part. Fiouloulou a ri et nous a amusés tous, en prononçant ce nom de la façon la plus sentimentale du monde et en regardant les étoiles.
Au retour on chante. J'ai chanté Dormi pure et bien même, sans doute en appuyant sur le mot Gioia. Puis j'ai chanté la sérénade du Barbier Se il mio nome et aussi bien.
Ensuite Yourkoff a entonné *Le long de notre petite mère, la Volga*, et nous avons repris en choeur. Et enfin on est entré en ville à onze heures du soir en poussant des cris et des aboiements et des miaulements féroces.
— Demain au bain de mer ? me dit Audiffret assez bas pour me faire dresser l'oreille.
— Je ne sais, Monsieur.
— Vous ne savez jamais quand je vous demande, reprit-il du même ton, plus doucement même.
— J'ai des leçons.
— Envoyez vos professeurs promener, vraiment, Mademoiselle.
— Que dit-il, a demandé quelqu'un.
— Des conseils d'un père à sa fille, répond l'homme.
— Oui, dis-je, d'envoyer mes professeurs au diable.
Nous laissons de Daillens chez elle, et les Sapogenikoff et Paris chez eux, de sorte que nous rentrons seules avec les deux Niçois.
Il me déplaît de voir Audiffret fréquenter ce petit juif Galula.
En m'aidant de descendre du break il me pressa la main si fortement que je rougis, (heureusement il fait sombre) d'ailleurs je m'y attendais.
Et en disant adieu la même chose encore. Je m'y attends et cela me plaît. L'homme est jeune et beau et me plaît assez.
De la fenêtre j'appelle Léonie.
— Ah c'est ici la fenêtre ! me crie Audiffret qui n'est qu'au milieu de la rue.
— Non, c'est le palier, la mienne est là-bas.
— La dernière ?
— Mais depuis que vous avez dit que vous regardez et voyez, ma tante a fait baisser les jalousies. Bonsoir.
— Bonsoir Mademoiselle.
— Bonsoir Monsieur.
Ce garçon plaît à maman.
— *Quel dommage qu'il ne soit pas prince* ! dit-elle en se couchant.
Elle et ma tante pensent que je suis amoureuse.
Folles ! Non, pas folles, car si je m'étonne moi-même d'être faite comme je le suis, à plus forte raison elles peuvent ne rien savoir. Est-il naturel en effet qu'à seize ans on n'ait que calculs dans le cœur et dans la tête. Je ne m'en plains pas bien au contraire.
Madame ma mère n'est pas contente parce que je n'ai pas brillé. J'étais mal disposée.
J'oublie une chose.
Girofla en chantant tous les couplets du monde a chanté celui des Brigands et qui commence ainsi:
Il eut un jour un prince
Joli comme le jour.
Plus loin il est dit que toutes les dames pour lui mouraient d'amour et une surtout, la plus jolie, tellement qu'elle vint à la cour. Mais au lieu de vint à la cour, il chante, monta à la tour en envoyant un sourire à Galula.
Ma tante ouvrait la bouche pour s'écrier mais je la pinçai si fort qu'elle se tut.
Voyez-vous cela !
Eh bien non, il ne sait pas *les Anglaises,* c'est à notre escapade sans déguisement avec ce cocher qui lui a servi, qu'il fait allusion.
Ces bonnes filles Marie et Olga, lui ont décrit le cocher et ont raconté ce que ce cocher nous a dit de lui, Girofla, encore hier soir.
Dans tous les cas c'est mal.
Je ne suis ni contente ni mécontente. Tiède, fade journée. J'ai ri, mais je rentre tranquille.