Monday, 17 May 1875
Nous voyons Girofla monter en sa voiture près la place Masséna et nous suivre de loin, nous rentrons vite vite, courons, traversons le jardin et nous partons sur la petite terrasse qui s'appuie sur la grille à droite, pour le voir passer.
Deux minutes après il passe en effet en compagnie du bel Enoteas.
Girofla nous regarde, regarde la villa, le jardin, tout rougissant comme une jeune fille. Sa voiture était déjà devant Krohn et il avait toujours la tête tournée vers nous.
J'aime quand un homme rougit et celui-ci rougit si candidement.
Au clair de lune nous allons jeter des cailloux dans la mer.
Le mois de mai à Nice tant chanté par les poètes d'ici, est vraiment charmant, mais le soir. Ce soir par exemple la lune est presque pleine, la mer est légèrement agitée et, dans ses vagues, on voit briller des milliers d'étoiles, ou d'étincelles, comme dans un bouquet de feu d'artifice.
On entend de tous côtés des chants, surtout du côté du pont Magnan et de la rue de France, ces braves Niçois retournent du festin du Var (tous les jours presque il y a de ces festins en mai) où ils ont dansé et chantent, sinon bien, du moins de bon cœur. Outre ces messieurs et ces dames bruyants, partout on voit les couples silencieux assis sur des bancs ou se promenant. Il y en avait un non loin de notre banc, ils étaient assis et causaient tout bas, Victor a failli dévorer un chien passant, il a hurlé comme une bête fauve, nous avons crié, les passants se sont enfuis, eh bien les deux *inammorati* n'ont pas bougé, n'ont pas tourné la tête.
J'écris devant la fenêtre ouverte et malgré mes deux bougies je puis admirer la lune reflétée dans la mer, et les étoiles du ciel. Les bougies, loin de gâter, embellissent, car elles font paraître les arbres et la côte plus noirs, la lune plus pâle, la mer plus calme et tout le tableau enfin plus vague et plus doux.