Friday, 30 October 1874
Vendredi, 30 octobre 1874
J'ai pris toutes les leçons que j'avais à prendre et je suis contente.
J'ai marché avec Paul et Porthos, ce dernier joue, mais les jeux d'un semblable monstre se font trop sentir et je suis mécontente.
Je le vendrai et achèterai un bon terre-neuve, comme je voulais avant. Un chien de cette race est doux et bon, tandis que je crains un peu Porthos malgré sa grande beauté.
Mais à dîner il m'arrive des désagréments.
Papa se lamentait et hurlait:
— Pourtant je ne vous coûte pas cher, on me lave ma chemise une fois par mois, etc. alors voyant cette fausseté j'eus l'imprudence de dire:
— Comme c'est étrange papa, quand il n'y a personne d'étranger vous dites que vous nous coûtez, qu'on paye pour vous, tandis que devant la moindre personne étrangère vous dites que nous vivons sur votre argent.
Au lieu de se taire devant cette vérité, il se mit à crier de toutes ses forces que je mens et me nommer de noms blessants et vulgairement impertinents. Je devins pâle de colère mais m'efforçant de sourire je dis encore:
— Je ne mens pas et je répétai ses propres paroles dites devant Daniloff. Je m'étonne à présent de tant d'audace et de lâcheté ! Loin de reconnaître que c'est vrai, il cria plus fort et m'injuria dans ma famille, ma naissance, mon nom, mon grand-père; me dit tout ce qu'il était possible de dire de plus cruellement blessant, injurieux, offensant, outrageant pour mon amour-propre et mon orgueil.
La plus cruelle injure qu'on peut faire c'est de toucher au nom et à la naissance. L'homme peut tout supporter excepté cela.
— Je sais, dis-je enfin, pourquoi vous osez ainsi me maltraiter, parce que j'ai mal parlé de la Collignon; sachez je vous prie que je n'ai aucun intérêt ni à favoriser ni à empêcher votre mariage, je vous suis étrangère et n'ai aucun droit d'héritage. Il est donc inutile de me persécuter pour cela.
Alors il changea de ton, après m'avoir nommé charogne, coquine et d'autres mots pire encore et qui me font bouillir le sang quand j'écris (le lendemain) il pleura, criant qu'il est un malheureux, avoir vécu jusque là, moi, malheureux homme, avoir vécu jusque là, infortuné, misérable, et qui donc m'offense, une mferdje, une charogne de Bashkirtseff.
Oh rage ! je ne puis pas écrire ces choses-là, je deviens folle de colère !!!
Je ne l'ai pas nommé comme il m'a nommé car ma langue eut été honteuse de prononcer de pareils mots, comme ma plume l'est de les écrire, mais je l'ai nommé salaud, et je lui dis qu'il était ivre et que je ne voulais pas lui parler. Je crois vraiment que, sans avoir trop bu, on ne peut oser des pareilles injures.
Je montai chez maman.
— Eh bien, qu'est-ce que vous faisiez ? demanda-t-elle.
— Qu'importe, il y a eu des moments terribles.
Je lui racontai très calmement et en abrégé les choses comme elles s'étaient passées et je lui demandai raison des horreurs que je venais de subir, et pourquoi j'étais exposée à tant d'impertinences terribles, n'étant en aucun point l'obligée de mon grand-père.
Je bouillais; je mourais de rage, mais je me consolais en pensant que je n'oublierai jamais et chose étrange cette pensée me calmait presque.
Mais voilà Georges qui vient, et comme je redisais mes paroles de la Collignon, il dit: Voilà la manière Bashkirtseff, je n'entendis pas la fin de sa phrase, je me contenais depuis trop longtemps, j'étais depuis une heure constamment attaquée dans mon nom, mon nom était depuis une heure traîné dans la boue et mis en pièces, j'éclatai enfin:
— Encore mon nom ! encore ! m'écriai-je hors de moi. Voyez donc je suis coupable de n'être pas née une Babanine souillée et compromise partout. Mon Dieu, mon Dieu, comme l'on m'insulte ici ! ai-je crié [Deux ou trois mots cancellés] d'une voix désespérée et hors de moi levant les bras au ciel, ce moment était terrible à ce qu'il paraît, car maman malade sauta du lit et se précipita à genoux devant moi, je me suis laissée tomber sur son épaule, tremblante et sanglotante de colère et d'humiliation. Ceci arriva si vivement qu'ayant levé les mains en l'air je n'eus pas le temps de m'en couvrir la figure, maman était déjà là. Quelques minutes entières je ne pus me calmer. Maman me supplia, me consola, mais l'injure était trop grande et elle restera toujours dans ma mémoire.
Ayant pu parler j'ai dit la vérité toute nue sur les Babanine, cette noble famille, il serait trop long ici de raconter leurs affaires, j'en parlerai dans notre histoire, ici je dirai seulement que d'une maison respectée, aimée, honorée et crainte par son importance, ils ont fait une maison misérable, insignifiante, ils l'ont couverte de honte et de scandale. Là où le gouverneur, avant, arrivait avec respect et réserve, arrivèrent à cause d'eux des [illisible*], des policemen, des gendarmes avec bruit, impertinence, ils se sont fait des affaires désagréables et inconvenantes en un mot, quand on prononçait le nom de Babanine avant on se découvrait, quand on le prononce maintenant on crache. Et ce sont eux qui me reprochent mon nom et mes parents !
Je connais peu mon père et l'aime encore moins mais quiconque l'attaque, attaque en sa personne toute ma race et moi-même. Ce que je souffrirai pas.
A peine étais-je calmée que le mal de tête de maman redoubla, c'est à quoi on devait s'attendre après une pareille scène.
Vinrent Ange et Daniloff et restèrent longtemps, Ange montra beaucoup de bonté envers maman, la caressant et soignant.