Mercredi 17 septembre 1884
Il se passe peu de jours sans que je sois tourmentée par le souvenir de mon père.A ce moment-là j'avais des griefs contre lui qui m'avaient aveuglée. J'aurais dû partir et le soigner jusqu'à la fin. Il n'a rien dit, parce qu'il était comme moi; mais il a dû sentir cruellement mon absence.
Comment n'ai-je pas...
C'est depuis que Bastien est ici et que nous allons si souvent chez lui avec mille prévenances, gâteries, tendresses...
N'est-ce pas vraiment très mal !! Maman, elle, s'en fiche, séparée depuis vingt ans, remise depuis trois ans,... Mais moi la fille ? Et puis maman elle n'a pas même de tact, elle ne parle même pas convenablement de son mari, il faudrait certaines simagrées à défaut de sentiment.
Alors Dieu me punira. Pas Bastien-Lepage auprès du lit duquel je fais des stations pieuses... parce que ça m'amuse.
Mon Dieu si on va au fond des choses... on ne doit rien à ses parents s'ils ne vous ont pas prodigué des soins dès votre entrée dans le monde. Le monsieur ne pense à rien de vénérable lorsqu'il... se marie avec une jolie femme. M. Richepin l'a dit en vers et en termes d'une crudité édifiante.
Mais ça n'empêche pas... Et puis je n'ai pas le temps de développer cette question.
Bastien-Lepage me donne des remords. La punition de Dieu. Mais si je ne crois pas en Dieu ? Je n'en sais rien et quand même... J'ai ma conscience et ma conscience me reproche ce que j'ai fait. Et puis on ne peut pas dire: je ne crois pas en Dieu. Ça dépend ce qu'on entend par Dieu.
Si le Dieu que nous aimons et que nous désirons existait le monde serait autre. Il n'y a pas de Dieu qui écoute ma prière du soir, et je prie tous les soirs, en dépit de la raison.
- Si le ciel est désert nous n'offensons personne.
- Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié.
Et pourtant comment croire ???!!!
Hier nous avons inauguré notre huit-ressort repeint et de nouvelles livrées. Pour aller au mariage du fils du général Fleury. Tout Paris naturellement. Je suis très élégante.
Bastien va très mal, nous le trouvons au Bois, faisant des grimaces de douleur... Il y a tous les Charcot, c'est pour amener un de ces jours le docteur lui-même comme par hasard. Ils s'en vont et Jules nous dit que c'est abominable de l'abandonner ainsi depuis deux jours.
- Cette nuit j'ai longuement pensé à la lettre que j'allais vous écrire et voici ce que j'ai trouvé, oh ! j'ai élaboré ça: Il faut être lâche, méchant ou malade pour ne pas venir voir un pauvre ami très souffrant...
- Et pourquoi n'avez-vous pas écrit ! Quel dommage !
Il avait paraît-il demandé du papier et une plume mais la mère et Emile l'en ont dissuadé. Ces imbéciles !
Il faut être lâche etc. Mais c'est ravissant !
Nous le ramenons et on le couche aussitôt. Pauvre enfant, c'est un véritable enfant. N'a-t-il pas dit que ce serait bien agréable si j'étais malade, je me metterais sur la moitié de son lit et on pourrait au moins faire la conversation à toute heure, ce serait si gentil.
- Et si vous vous querellez et voudrez vous battre ? intervient l'architecte.
- Alors il y aurait une grille qui descendrait du plafond grâce à un ressort et s'emboîterait dans des machines préparées d'avance.
- Mais sans doute, dis-je, ce serait charmant.
Il ne vivra pas. Le mieux n'est plus. Ce soir dans son lit la douleur lui arrachait des cris.
Il a toujours mon oreiller au Bois et partout il s'en sert
Mais sapristi où est Mme Mac-Kay ??
Ce n'est pas possible enfin !..
Saint-Amand à dîner.