Deník Marie Bashkirtseff

Voilà le premier jour que j'ai travaillé pour de vrai. En fiacre, et j'en suis si courbaturée qu'en rentrant je me fais doucher le dos etc. Mais comme on se sent bien !
Emile a installé ma toile ce matin. Quant à ce misérable de Jules il va mieux, il a été au Bois. On l'a descendu et monté dans un fauteuil. C'est Félix qui l'a raconté en venant prendre du lait à quatre heures. Depuis une semaine il prend du lait de chèvre de notre chèvre, jugez de la joie de ces dames. Mais ce n'est pas tout, il daigne être... si familier qu'il en envoie chercher lorsqu'il en a envie. Ça c'est beau.
Enfin, nous allons donc le perdre, puisqu'il va mieux.
Oui, le bon temps a l'air de toucher à sa fin. On ne pourra aller voir un homme qui sort. On pouvait aller s'installer là et il n'avait pas le moyen de s'enfuir de son lit, maintenant fini.
Mais ne nous exagérons pas le mal, il a été au Bois, mais porté dans un fauteuil, puis il s'est couché. Ça ne veut pas dire qu'il sort. Il y a donc de l'espoir. Il sera peut-être encore très malade.
Cet homme pourra m'empêcher d'avoir du talent. Il veut me donner des conseils, ses conseils m'influenceront et je ne serai plus moi.
C'est bon d'en demander à Tony, des conseils, c'est comme s'il chantait. [Rayé: Mais bas] Quand j'avais peur de Tony, c'était parce qu'il pouvait me dire les choses de métier, d'atelier.
Mais Bastien ! Je ne me figure même pas mon indépendance en face d'un juge si terrible. Que le tableau terminé il me dise ce qu'il en pense, oui, j'écouterai avec effroi et des sueurs froides; mais pendant que j'y travaille, c'est ma mort.
Je n'écouterai que moi mais il me troublera profondément. Il a déjà failli me faire dénaturer mon tableau qui ne s'est pas encore reconstitué malgré mes efforts. Mais refuser de lui en parler ! Il croit me rendre service et serait blessé.
Me trouver sous la coupe d'un artiste en qui je crois absolument... ou presque absolument...
Il a été content hier que je lui en parle... Mais je ne veux pas.
Et après tous ces bouillons et tous ces saumons à la gelée il croira de son devoir de me diriger. Ah ! Chien.
Qu'il me dise: ce morceau n'est pas assez ceci ou celà; ça c'est un conseil que j'accepte même de Tony. Mais je n'ai qu'à le repeindre. Mais pour ce qui est du tableau proprement dit, de la pose ou de l'expression ou de l'arrangement, non, non. Personne.
Enfin moi je voudrais qu'il soit amoureux de moi et au lieu de ça il me donnera des conseils dont je suis bouleversée; ennuyée et humiliée d'avance !
Je suis un bien petit souverain mais indépendant. Je veux bien l'admirer à genoux mais chacun chez soi.