Samedi 2 août 1884
Mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi. Cinq jours. J'ai fini mon tableau. Une toile de 1 m 40 sur 1 m 1 5.Comme vous voyez c'est considérable.
La Bièvre chantée par Hugo, une ferme, au fond, au bord de l'eau une jeune fille assise et parlant à un gamin debout de l'autre côté de la rivière. Claire va le copier et m'envoyer les deux toiles à Paris. Si par extraordinaire sa copie est potable ce sera pour le Salon, sinon, je substitue mon tableau au sien, elle s'aperçoit ou non je m'en fiche. Vous comprenez j'aime mieux donner cinq jours que de l'avoir à l'atelier et corriger son travail pendant trois mois chaque jour pendant cinq ou dix minutes.
Oui, mais si ce que j'ai fait est très bien ??
Ce n'est pas possible, il y a du reste comme sentiment dans les figures des choses trop banales mais j'ai voulu aller vite.
C'est que c'est si drôle... On se dit: mais voilà un coin qui est joliment bien venu... Quel dommage... Puis: et celui-là ne vaut rien, bah ! ce n'est fait par moi, ce sera toujours assez bien pour elle, puis encore: mais c'est que c'est très bien, un vrai joli tableau ! et un instant après: si on allait le refuser...
Alors me voilà libre ! Lundi je pensais que ça ne viendrait jamais. Libre de courir à mon tableau... Voilà pourquoi j'ai des vélléités de faire un paysage pour moi... Encore cinq ou six jours...
Seulement voilà, il faudra que la maréchale ne reste pas derrière mon dos comme elle vient de le faire tous les jours de cinq à sept heures, les meilleures heures du jour. D'abord c'est agaçant de sentir un être qui suit tous vos coups de pinceaux qui les apprécie, les juge à mesure; on est tracassé par l'idée : qu'est-ce qu'elle pense ? Et ensuite c'est encore plus agaçant d'entendre dire: pourquoi faites-vous ceci si vert ? ou bien: vous devriez mettre une pierre à cet endroit ou encore cet arbre ne peut rester ainsi.
Inspire-moi muse ! Je voudrais chanter ce que j'admire par dessus tout !
J'admire les gens qui osent faire des observations comme la maréchale même au plus infime des barbouilleurs !
J'admire Claire qui voit que je travaille et qui me pousse le coude ou la banquette pour rire, sans aucune arrière pensée méchante ou seulement malicieuse.
Moi quand je vois coudre Angélique j'éprouve une espèce [Rayé: d'ombre] de respect et du reste jamais l'idée ne me viendrait de m'amuser ainsi... Comment oser... Enfin c'est incompréhensible. Bojidar faisant un croquis je ne songerais jamais... Enfin ils ne comprennent pas.
Mais qu'il y a donc de choses Bon Dieu qui me choquent ! Voilà Bastien est comme moi, et... presque tous les artistes, ceux qui travaillent enfin. Les autres ne peuvent pas comprendre.
J'admire aussi les gens qui mangent par bons gros morceaux des côtelettes de mouton composées de graisse et de sang.
J'admire les heureux qui avalent avec plaisir des framboises sans se soucier des petits vers presque invisibles que l'on y trouve toujours.
274
Moi je les retourne de toutes, de sorte que la peine est plus grande que le plaisir.
J'admire encore ceux qui peuvent manger toutes sortes de choses hachées, farcies et dont la composition échappe. J'admire... ou plutôt j'envie les natures simples, saines, habituelles... Enfin...