Samedi 26 juillet 1884
Nous avons été chez Jules. Il va mal. Mais ce n'est pas pour cela que je suis accablée. Nous sommes restés trop longtemps et comme je le disais dans l'antichambre Emile (qui était rentré depuis une heure de la campagne avec Bojidar) a dit oui et ça le fatigue énormément.Alors !... Je comprends qu'il le dise très simplement en présence de l'état si grave de son frère, mais moi qui ai déjà sans cela tellement peur de l'ennuyer, j'en suis tuée. En y pensant je me sens rougir jusqu'aux cheveux.
Vous comprenez il s'agissait de lui faire prendre de la poudre de viande et j'en ai mangé devant lui pour lui donner du courage, puis on a essayé de plusieurs façons alors ça a pris un temps énorme...
Je ne crois même pas que nous l'ayons fatigué mais... C'est à pleurer. Oui, tant pis, j'en pleure. Aussi c'est trop triste...
Et ce sont des choses si délicates et quand on a les intentions les plus... l'ennuyer ou le fatiguer !! Et il sera peut-être plus malade après. J'ai beau me répéter que je n'irai plus jamais, ça n'arrange rien. Je suis bien sûre de ne pas l'avoir ennuyé pendant plus d'une heure, et puis cette scène du bouillon... Le pauvre garçon était là crispé devant les choses qu'il fallait avaler.. Et il souffre tant; lorsque nous sommes arrivées il avait une mine affreuse puis il s'est animé un peu, nous avons causé... [Mots noircis: j'étais rassurée]. Enfin quoique je dise maintenant c'est un malaise mélangé de honte, nous avons manqué de tact, nous sommes restées trop longtemps. Il n'y a pas à en sortir.
Eh bien cela met le comble à mes misères.
Ce ne serait rien de pleurer de chagrin, mais pleurer parce qu'on a été maladroit et bête, ça c'est fait exprès pour moi.
On ne veut pas me donner même de bons chagrins.
Je n'ai pas assez de cœur pour être désolée parce que cet homme souffre mais me voilà désespérée parce que j'ai été maladroite et sotte.
Il va peut-être me détester maintenant; il ne manquerait plus que cela et ça peut arriver, je suis si malheureuse.
Je ne sais pas au juste comment on nomme le sentiment que j'ai pour lui, mais il me semble que c'est une tendresse très grande, si c'était possible je voudrais être toujours là et lorsque sa figure se contracte je voudrais lui prendre les mains et qu'il appuie sa tête sur mon épaule.
Il a l'air si malheureux qu'il ressemble à un enfant avec ces beaux yeux clairs et qu'on voudrait lui prendre la tête comme à un enfant.
Enfin... C'est un grand désir d'aller rester là tous les jours et même la nuit. Je ne serais pas fatiguée mais seulement très heureuse, oubliant même qu'il souffre, tellement le plaisir de lui être agréable serait grand. Je sais bien que c'est impossible, que nous lui sommes étrangers et que nous l'avons fatigué !
Et que j'en suis vexée. Oui, Dieu est si dur pour moi qu'il ne veut pas m'accorder de douceur même dans les peines, Il ne m'afflige pas, Il m'humilie.
C'est le seul sentiment qui soit une réelle valeur pour moi, du reste.
C'est que je n'ai pas de cœur ou que je suis très susceptible.
N'importe.
Ce n'est pas d'aller en bande que je voudrais, je voudrais aller y rester des heures après avoir un jour pleuré ensemble, passer des heures tranquilles et en même temps le distraire et le désennuyer. Oui, voilà le rêve...
Avant je ne les écrivais même pas mes rêves de peur que ça les fasse rater. Mais puisqu'ils ratent toujours ce n'est pas la peine de...