Samedi 5 juillet 1884
Tony est venu ce matin voir Avril. Cet homme n'a rien dit de ce qui pouvait m'intéresser dans le tableau. Il a trouvé les cheveux pas assez faits, aussi certaines imperfections dans l'exécution de la main et du tablier.Le fond trop vert par endroits. Mais en somme, dit-il, comme ébauche c'est très bien. Avec trois jours de travail vous pouvez en faire une très bonne chose.
Voilà tout. Mais ça me fait du bien. Car ce que je croyais mauvais, atroce ne l'est pas. Arranger la tête et la main n'est rien !
Et puisqu'il n'a rien compris à ce tableau... absolument rien, ça me fait du bien je ne sais pourquoi. S'il m'avait saisi et critiqué le sentiment... mais non. Il est [Rayé: Il est [trop ]
S'il n'y a que la tête et la main... tout va bien. Parbleu, je savais que c'était incomplet... Mais ça s'arrange...
Ce tableau est vu par des Gavini etc. cet après-midi.
Et aussi par Ducros. Ducros est un petit jeune homme, ami de Gaillard, poète, cigalier (dans cinquante ans saura-t-on qu'il y a une société dit de la Cigale dont certains membres sont des poètes de grand talent) Donc ce jeune homme se fait une spécialité artistique, il connaît tous les peintres, essaye même d'avoir de l'influence sur le jury, il a publié des volumes divers sur le Salon. (Mon tableau y est). C'est sans doute pour carotter des toiles et se faire petit à petit une galerie, une compétence, une place de critique influent peut-être.
Donc ce Ducros prétend que ma nouvelle toile est la meilleure et que ça fera admirablement bien au Salon. Cet imbécile la met au-dessus du Meeting !!
Pourtant il en a parlé à Géry qui ne l'a pas vu devant moi et il le décrit comme je l'ai compris. Oui, ce petit a exactement compris ce que j'ai voulu faire. Les feuilles et les herbes qui poussent; les fleurs du pommier, les violettes, la griserie du soleil d'Avril, ce sommeil amoureux qui envahit la fille.
Pour ce qui est des lutteurs, Tony dit que ce serait superbe mais que Falguière l'a fait il y a huit ans, mais que du reste c'est un sujet qui a été et sera toujours refait. Ça je le sais... C'est égal. Enfin on verra.
J'ai une charmante robe de toile grise, le corsage fait comme une blouse d'atelier, sans aucun ornement, sauf des dentelles au cou et aux manches. Un chapeau idéal avec un gros nœud de dentelle, aérien et coquet. J'avais donc très envie d'aller rue Legendre me trouvant très bien. Seulement c'est trop souvent et il n'est pas assez malade... Et on a envoyé chercher un fiacre, je suis descendue, maman y était déjà, alors j'ai changé d'avis et nous sommes rentrées. [Rayé: Puis il est. Je voulais avoir de]
J'aimerais mieux lui faire attendre ma visite jusqu'à lundi... et pourquoi ? Ce serait gentil d'y aller souvent, l'égayer, causer... Et si ça le fatigue ou l'ennuie, et si ça paraît maladroit, mal à propos. Oui, mais un intervalle de cinq jours, puisqu'il ne sort pas et que nous sommes voisins et qu'il m'est si facile de venir et puisqu'il m'en a priée... Oui mais si je me prodigue ? Et si je parais trop froide ?
Pourquoi ne pas y aller simplement en camarade, en admiratrice, en bon enfant, puisqu'il est très malade.
Mais si je n'y vais pas, je serai plus désirable, plus chic.
Et si j'y vais, je serai plus gentille.
Lequel des deux genres ? Et comment le prendra-t-il ?
Résolue à ne pas y aller, j'en reste désolée, alors il est arrivé du monde, les Gavini, Valentine (Mme Pernetti). C'en était fait, mais eux partis, maman me propose d'y aller tout de même, et Mme Pernetti nous dépose place Malesherbes pour cacher ou nous allons, nous lui disons qu'il s'agit d'une vieille dame malade... Ça s'est fait tout seul.
Je ne voulais pas aussi à cause de maman qui me porte malheur et exagère tout, accentue tout, et me pousse à faire des bêtises, dès qu'elle voit que j'ai du penchant vers quelqu'un elle m'y pousse de toutes ses forces enchantée de cette diversion à nos embêtements. Et comme elle est maladroite, dépourvue de tact et... alors vous comprenez je résiste. Et elle se dit et me dit que je suis bête avec ma morgue, parfois je crois vraiment que j'ai trop de morgue alors je fais quelque bêtise en sens invers... C'est-à-dire dans le temps, à présent c'est fini.
C'est égal elle me porte malheur, aussi je me tiens sur la réserve.
Nous y allons donc ! La mère est enchantée, elle me tape sur l'épaule, parle de mes beaux cheveux, enfin... Emile est toujours abruti, il a l'air anéanti depuis son monument.
Et Jules va mieux. Il mange son bouillon et son œuf devant nous, sa mère court apporter tout ça pour que le domestique n'entre pas, c'est elle qui le sert.
Du reste il trouve tout ça très naturel et accepte même nos services avec sang-froid.
S'étonne de rien. En parlant de sa mine quelqu'un dit qu'il devrait se faire couper les cheveux, et maman raconte qu'elle coupait les cheveux à son fils quand il était enfant et à son père.
Voulez-vous que je vous les coupe, je porte bonheur ?
On rit mais il y consent tout de suite, sa mère court chercher un peignoir et maman procède à l'opération s'en tirant à son honneur.
Je voulais aussi donner un coup de ciseaux mais cet animal dit que je ferai des bêtises et je me venge en les comparant à Samson et Dalila ! Mon prochain tableau. Il daigne rire.
Enhardi Emile propose de tailler aussi la barbe et s'en acquitte religieusement, avec lenteur, les mains un peu tremblantes.
Ça lui change la physionomie et il n'a plus cet air malade et changé, la mère pousse des petits cris de joie: je le retrouve enfin mon garçon, mon cher petit garçon, mon cher enfant H
Quelle brave femme; si simple, si bonne et pleine d'adoration pour son grand homme de fils.
Ce sont de braves gens.
Seulement je ne peux rien juger, ce Jules dont j'ai tant parlé et qui était toujours loin, à Damvillers, à Mackay ou en Algérie; le voilà tout près en chair et en os; je le vois trois fois par semaine, je le traite comme un grand ami, on lui envoie constamment des petites choses à manger, des fruits, c'est un état de choses tout nouveau mais que lui Jules semble trouver tout simple connaissant ma grande admiration. Notre intimité avec le frère y aide. C'est égal, je ne peux juger de rien.
Ce soir comme il y avait Géry, Ducros et Engelhardt trois hommes, nous en profitions pour aller à Neuilly. Il serait facile d'inviter des hommes qui nous accompagneraient, mais pour aller voir des lutteurs j'aime mieux des gens sans conséquence, l'aztèque Engelhardt, le vieux Géry et le Ducros de hasard, les jeunes gens du monde je les trouveraient peut-être raide de me voir étudier des hommes presque nus, ils en causeraient.
Tandis que ceux-là... et avec ceux-là j'ai pas besoin de faire de frais et suis tout entière au spectacle.
Qu'est-ce qui est assis au premier rang devant nous ? L'ignoble Larderei et sa cocotte. Moi avoir été toquée de ce petit monsieur ? Est-ce possible ? Non. Sa vue n'éveille aucun souvenir, aucun, quelque chose de désagréable pourtant, mais presque rien.
C'est superbe la lutte ! A un moment je me suis surprise debout, criant et applaudissant avec tout le monde. Il y a eu une minute intéressante, un amateur luttait contre l'homme de profession. Le public s'est passionné et ces enthousiasmes des foules sont d'une puissance absolument irrésistibles ! Je me suis écriée en moi-même: plutôt mourir que de ne pas faire ce tableau !
C'est empoignant II! Il y a là tout. La foule ! Oh ! La foule ! Non pas la foule académique, groupée selon les règles, mais la foule vraie. Et quand on a le sens du réel, de la vie... Oh ! c'est beau, beau, fou !
Et ces deux hommes aux muscles gonflés. Oui, il y a là tout, [vraiment].
D'autant plus que la pensée se reporte vers l'antiquité, cette antiquité qui a un prestige si intense qu'on est presque fier en se disant: nous aussi nous sommes des romains de la décadence ! Eh bien ce n'est pas ces romains morts qu'il faut réveiller, c'est nous qu'il faut faire, notre vie ! Ce que nous sommes ! C'est bien autrement difficile que les reconstitutions historiques allez.
Mais pourquoi Mme Mackay n'est-elle pas toujours là ?
Supposez que... Enfin, un homme qu'on aime depuis trois ans, qui est très malade mais il me semble que ce serait tout simple de passer plusieurs heures par jour avec lui et de le distraire... en tout bien tout honneur.