Lundi 30 juin 1884
Il a fallu me tenir à quatre pour ne pas crever ma toile à coups de couteau. Il n'y a là pas un coin fait comme je le voudrais !! Et encore une main à faire ! Mais cette main faite il y a tout à refaire !!! Ah ! misère, damnation.Et trois mois, trois mois.
Non !!!
Il y avait dans l'atelier de Bastien une grande corbeille de fleurs. Ces fleurs paraissaient dater d'un jour. Mme Mackay les a donc envoyées pour l'aimé même. Je ne sais pas pourquoi j'y ai pensé tout l'après-midi avec amertume, avec tristesse, une sorte d'attendrissement d'ivrogne (pourquoi d'ivrogne ?) au point d'en pleurer, trois ou quatre misérables larmes qui ne sont pas tombées.
Cette corbeille qu'il a trouvée là en arrivant m'enrage.
C'est absurde mais c'est comme une barre qu'on aurait posée devant moi et qui me rend d'une tristesse d'enfant malade.
Je me suis amusée à faire une corbeille de fraises comme on n'en voit pas. J'en ai cueilli moi-même avec les tiges, de vraies grappes, il y en avait même de vertes par amour de la couleur. Et des feuilles. Enfin des fraises merveilleuses cueillies par un artiste avec toutes sortes de délicatesse et de coquetterie comme lorsqu'on fait une chose inacoutumée. Et avec ça une branche entière de groseilles rouges. J'ai traversé comme ça les rues de Sèvres et j'ai tenu le panier sur mes genoux en tramway en ayant bien soin de le tenir un peu en l'air pour que le vent passe dessous et que ma chaleur ne fane pas les fraises dont pas une n'avait une tache ou une meurtrissure.
Rosalie riait: si quelqu'un de la maison vous voyait. Est-ce possible !
— Mais c'est à cause de sa peinture qui le mérite. Mme Mackay aime sa figure qui ne mérite rien. Mais sa peinture.
— Alors c'est le tableau qui mangera les fraises ?!
— [Rayé: Non mais on]