Vendredi 30 mai 1884
Mme Zarondsky est un drôle de petit corps de femme. Son mari est sénateur comme vous savez, il se pique en outre d'être un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langue étrangère les chefs d'œuvre russes et a porté le deuil de Gambetta. Madame Zarondsky est une petite naine qui a dû être jolie, qui a sept enfants dont l'aînée a vint-deux ans, un tic à l'œil droit. Lettrée aussi. Lors de son premier passage à Paris elle a été voir à l'Odéon "Severo Torelli" drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond elle est allée demander au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer son admiration. Voilà ce qu'on ne voit pas en France. Un enthousiasme véritable, naïf et ne craignant pas le ridicule.Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui apporte un tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau en lui exprimant le regret de ne pouvoir les lui exprimer de vive-voix, n'étant pas libre.
Elle est vieille mais c'est égal ce n'est pas gentil. Mme Zarondsky ne se décourage pas et ne pense pas que cela peut l'importuner, ce rimeur, et qu'en somme... On me charge donc avant-hier de rédiger une dépêche à Coppée.
Monsieur,
Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée. Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner celui-là qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous donc quand il faudra vous attendre.
Zoé Zarondsky.
Hier, on recevait la carte de François Coppé de ('Académie Française, qui aura l'honneur de se présenter chez Mme Zarondksy vendredi à une heure et demie - deux heures au plus tard. Et à deux heures il était là. Maman, Mme Zarondsky, Mlles Staritsky (nièces de Zoé), Dina et moi.
Il ne s'est jamais trouvé à pareille fête et a dù se prendre pour Victor Hugo. Vous savez, moi, je suis très calme à l'égard des vers de Coppée, mais j'ai été englobée dans les quatre jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez la princesse Mathilde avec lui et il a causé avec Claire et je lui en parle.
Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment ou nous sommes toutes les six à le regarder boire son thé !
Il en fait la remarque ce grand poète et pousse la bonté jusqu'à demander à voir mon atelier et à me dire en partant de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau tableau à voir. C'est un homme assez agréable mais d'un physique qui surprend un peu. Ressemblance vague avec Napoléon, dents mauvaises et l'air d'un prêtre.
Mais je suis tout de même contente de le connaître; Il a des yeux bleus et il me regardait à tout instant en parlant, comme s'il cherchait à voir ce que je pense. En somme il a dû être très gêné, ce parisien au milieu de cette admiration sérieuse. J'ai bien essayé d'être... Mais ces dames étaient empoignées.
[En travers: Coppée est plus jeune que Tony et paraît bien plus âgé.]
Lui parti Tony arrive. Il est étonnant cet homme, car il a près de quarante-six ans, aujourd'hui en complet gris et en plein jour je lui donne trente-cinq ans et je suis généreuse, eh bien voilà un garçon, fils de grand artiste grand (médaille d'honneur) etc. On peut ne pas aimer ses tableaux, n'empêche qu'officiellement il est grand artiste) artiste lui-même, beau comme le jour, bien élevé, suffisamment spirituel... Tout est réuni ce me semble pour qu'il ait pu moissonner les amours les plus huppés.
Eh bien il n'a que de petites habitudes avec de petits modèles qui s'en moquent encore. C'est vraiment étonnant. Il y a dans la vie des choses curieuses. Ce n'est pas que personnellement je le trouve si adorable que ça, mais au point de vue général c'est un très beau garçon et même moi si je voulais ou pouvais... m'amuser comme tant d'autres dames, je ne trouverais pas Tony désagréable. Seulement moi, j'ai des idées qui... et je préfère le petit et laid Bastien-Lepage ou le gros Zola que je n'ai jamais vu.
Cependant je trouve que je suis bien bête de ne pas m'occuper sérieusement de la seule chose qui en vaille la peine. De la seule chose qui donne tous les bonheurs; qui fasse oublier toutes les misères.
L'amour. Oui, l'amour, naturellement. Deux êtres qui s'aiment ont l'illusion de leurs perfections absolues, morales et physiques. Morales surtout. Un être qui vous aime est juste, bon, loyal, généreux et prêt à accomplir les actions héroïques avec simplicité.
Deux êtres qui s'aiment ont l'illusion d'un univers admirable et parfait tel que l'ont rêvé des philosophes comme Aristote et moi. Et voilà je crois ce qui est la grande attraction de l'amour. En parenté, en amitié, dans le monde partout, on découvre le bout de l'oreille des saletés humaines, là c'est un éclair de cupidité, là de sottise, là d'envie, de bassesse, d'injustice, d'infamie. [Mots noircis: Et puis l'ami] le meilleur a ses pensées cachées, et comme dit Maupassant l'homme est toujours seul car il lui est impossible de pénétrer dans les pensées intimes du meilleur ami qui est en face de lui et le regarde et lui fait ses confidences sincères.
Eh bien l'amour accomplit le miracle du mélange des âmes... On s'illusionne... qu'importe, ce qu'on croit être existe ! C'est moi qui vous le dis. L'amour fait paraître le monde tel qu'il devrait être si j'étais Dieu.
Eh bien alors ?
Ce soir nous allons chez la marquise de Castrone; c'est encore une curiosité de Paris.
Mme Marchesi en religion artistique, très célèbre professeur de chant, ayant formé des élèves célèbres. Il se trouve que cette dame est mariée à un marquis napolitain, de Castrone de la Rojota.
En plus elle est cousine du baron Haussmann. En plus Saint-Amand la célèbre dans les journaux. Ça fait un salon assez intéressant où l'on entend de la musique admirable. Sa fille est charmante, elle est venue l'autre jour vous vous rappelez avec Mme Pernetti (née Haussmann).
Donc nous y allons ce soir. Il y a là Mme Krauss, Diaz de Soria, Nevada, la vicomtesse de Tredern, princesse Jeanne, les Jide, Randouin etc.
Mme de Tredern est une grande dame à qui l'on a fait une réclame monstre cet hiver comme chanteuse aristocratique.
Elle est jolie, ressemble à une caille grasse; immensément riche et chante assez bien.
En somme un des rares talents acceptables du grand monde.
Je suis en noir et songe à la philosophie de l'amour, ainsi qu'à l'amour des philosophes. Le fond des choses; et tous ces gens autour de moi avaient des préoccupations réelles, des intérêts immédiats, pendant que je nageais dans les abstractions...