Mercredi 28 mai 1884
Julian écrit à Dina qu'il est honteux pour moi et il la prie de ne pas croire qu'il soit capable de vilenies.Tony m'écrit dans le même sens et je lui réponds:
Monsieur,
Ne me croyez pas très agitée parce que je vous écris encore, je ne me souviens plus de ma lettre mais je lui dis en substance que... sans m'emporter.
— Je ne crois plus M. Julian capable d'avoir joué la comédie.
Mais comment ne pas croire tout, au premier moment en voyant passer le grotesque Maurin avec vingt-huit voix ? Je n'aurais rien dit si le pitoyable Maurin n'avait pas passé, les autres ont leurs amis, mais le sale Maurin avait les mêmes amis que moi, élève des ateliers comme moi.
Je voudrais donc savoir cher maître ce qui en est, ce qu'a dit l'honorable jury, quels sont les principaux défauts ? Pourquoi ? Je pense moins de bien de ma peinture que qui que ce soit mais malgré moi je regarde à droite et à gauche des choses affreuses récompensées et je reste plongée dans un océan de doute.
La seule chose qui m'intéresse c'est de savoir si mon tableau est bon ou mauvais. Ne me dites pas qu'il est bon pour me consoler; il vaut mieux me dire la vérité et ne pas me laisser persister dans une voie fâcheuse. Les choses que je considère nulles, faibles ou absurdes sont peut-être les bonnes, je me trompe voilà tout. Ceux qui m'ont dit du bien de ma peinture sont bien coupables; Je vais tâcher de dessiner comme l'ignoble Maurin. Puisque c'est si bien, après tout M. Julian est libre de me préférer le ridicule Maurin, chacun ses yeux. Mais pouvais-je ne pas croire à des sorcelleries devant la médaille du nul Maurin.
Y a-t-il sur la terre des gens capables de dire que le portrait de l'affreux Maurin est plus que mon tableau ?
M. Bastien-Lepage a eu huit voix sur sa Jeanne d'Arc. M. Martin a eu une 1ère médaille. Et l'immense Maurin vient d'avoir 28 voix, juste 20 de plus que moi...
Il n'y a ni conscience, ni justice. Enfin que faut-il croire. Je suis absolument déroutée. Mais jamais, jamais je n'avalerai les 28 vois du crapuleux Maurin.
Ce n'est pas là bien entendu ma lettre, mais c'est à peu près.
J'ai eu 8 voix. Huit. Lisez et admirez. Il faut être vraiment fort pour ne pas sombrer à jamais devant des choses pareilles. Maurin 28 voix et moi 8.
L'année suivante en envoyant encore une bonne toile je les forcerai bien à me donner leur médaille, je sais qu'on arrive toujours si on est vraiment fort, mais quels retards et quelles peines. J'ai vraiment honte de bien parler de moi, mais il faut bien me défendre, je me crois très impartiale, je suis à la fois acteur et spectateur, le vrai spectateur juge la peinture du moi-acteur.
Ce n'est pas bon comparé, aux maîtres, mais comparé à ceux qu'on a médaillé !!
Ah ! seigneur ! Maurin ! Pour ne parler que celui-là.
Et les vingt autres, tous inférieurs à moi !
Si ce n'est pas bon pourquoi a-t-on dit que Bastien l'a fait !!!