Deník Marie Bashkirtseff

Ça va mieux. Au lieu de cette attente lourde je suis dans l'indignation. Or c'est un sentiment en dehors et plutôt raffrai-chissant. On a voté hier 26, 3èmes médailles. Il en reste 6 à voter. Maurin a sa médaille pour le portrait de Julian. Et voici ma lettre à ce Julian:
Cette fâcheuse conscience se serait réveillée. Je ne m'exagère pas votre puissance mais il y a là trois ou quatre hommes (Bouguereau, Boulanger, Lefèvre, etc) forts qui ont recruté des voix pour l'anémique Dinet et le pitoyable Maurin.
Moi je n'avais besoin de rien.
Voilà pourquoi Lefèvre disait chez la princesse Mathilde que les jeunes sont hébergés rue Ampère et que Bastien-Lepage m'abrite sous son aile...
- J'ai enfin compris pourquoi vous aviez tellement besoin de croire que je dispose du jury. Si vous n'en étiez pas convaincu vous n'auriez pas eu l'aplomb d'endoctriner sans remords vos professeurs afin qu'ils ne s'occupent que des hommes.
C'est ingénieux, c'est beau, c'est grand.
J'ajoute que c'est même admirable.
Je fais de la peinture pour m'amuser et M. Maurin en vit. Il en crèvera.
En plus il a fait votre portrait et vous lui aviez imprudemment prédit un avenir. Votre amour-propre était engagé. Vous devez tout de même voir que cela est monstrueux de faire passer avant moi un profil en cire disloqué, sur un tronc informe et des bras dépareillés. Avant un tableau, oui Monsieur Julian, un tableau ou il y a au moins trois ou quatre têtes autrement bien que votre horrible portrait. Et des mains des bonhommes entiers d'aplomb, bien dessinés, et un fond et des qualités d'observation et d'Art. On ne dit pas ces choses-là de soi-même et l'on a bien tort.
Appelez le même jury, après le vote et qu'il se prononce entre Maurin et moi.
Ah ! je dispose du jury. Ah ! je n'ai besoin de rien.
C'est bon. C'est parfaitement vrai.
Je n'ai ni jury, ni amis et je m'en moque absolument.
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Mais le sentiment du public, du public artiste est là, qui dira avec étonnement;
tiens on ne lui a rien donné ! On m'escamote cette sanction,... Ce n'est qu'un retard.
Vous pensez sans doute que le succès sans médaille vaut mieux qu'une médaille-cataplasme appliquée sur quelque chose de malade et de vilain.
Nous verrons au prochain Salon les Maurin et moi...
Le défit est écrit. Gardez-le.
Marie Bashkirtseff
Je reçois un mot de l'architecte:
Chère Mademoiselle, Ce sont des ânes, tous.
Les médailles ne sont faites que pour les nullités. Faites mieux encore, (on peut toujours faire mieux) c'est la seule façon de vous venger.
Un réel artiste est au-dessus de tous ces tripotages.
Croyez-moi votre ami et votre admirateur.
Emile Bastien-Lepage.
Eh bien voilà un brave garçon.
Le fait est que ce sont des ânes et des cochons et des misérables.
J'envoie une dépêche à Julian :
"Suite: - En plus M. Maurin corrige les plâtres et balaye l'atelier.
C'est sublime.
Dans ce cas Mlle Beaury (Amélie) devrait bien attraper aussi une mention Honorable !
Ce Maurin est une espèce de pion à l'atelier, comme Amélie.
Il a mis plus de soixante séances au portrait de Julian. C'est une nullité laborieuse. Julian avait cru lui découvrir des qualités à la Holbein. Hélas !
Comment expliquer cette aventure...
Car enfin on a récompensé des choses relativement mauvaises.
L'injustice ? Je n'aime pas beaucoup cette raison, elle sert trop aux nullités.
On peut aimer plus ou moins ma peinture mais il est un fait qui s'impose. C'est que voilà sept enfants groupés et grandeur nature avec un fond qui est bien aussi quelque chose. Tout ceux dont l'opinion compte trouvent cela très bien ou bien. Il y en a qui disent que je n'ai pas pu faire ça toute seule. Jusqu'au vieux Robert-Fleury qui sans savoir de qui est le tableau le trouve très bien.
Et Boulanger qui dit à des tiers qu'il n'estime pas ce genre mais que c'est fort tout de même et très intéressant...
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Et puis !!
On a médaillé des nullités insignes !! Je sais bien que c'est la règle. Mais d'un autre côté il n'y a pas d'artiste de talent qui n'ait pas eu ses médailles. De sorte qu'il y a des barbouilleurs pourvu de médailles mais il n'y a pas de talents qui n'en soient pas pourvu. Alors ? Alors ?
Et moi aussi j'ai des yeux. C'est ma composition, mon tableau. Mettez que je les aie habillés ces gamins en costumes Moyen-Age, et exécuté dans un atelier (ce qui est bien plus facile que dehors) avec un fond de tapisserie. Mais me voilà avec un tableau historique qui serait fort apprécié en Russie.
Que croire ?
Voilà encore une demande de reproduction, Baschet le grand éditeur. C'est la cinquième que je signe. Et puis ?