Deník Marie Bashkirtseff

J'ai été chez Petit (Exposition) de la rue de Sèze) j'y suis restée une heure devant les incomparables toiles de Bastien. Cazin est bien aussi mais !
Après je vais chez Tony et d'un air très gai, en curieuse, voyons Monsieur comme cela s'est-il passé au jury ? Mais très bien, lorsque votre tableau a passé ils ont dit, ni un ni deux d'entre eux mais tout un groupe; "tiens c'est bon ça, un n° 2" !
— Oh ! Monsieur est-ce possible ? — Mais oui, croyez bien que je ne vous le dis pas pour vous faire plaisir, c'est ainsi, alors on a voté et si ce jour-là le président n'avait pas été une brute et un ahuri vous aviez le n° 2. Votre tableau a été trouvé bon, on l'a accueilli avec sympathie, mais le président a conduit les choses en brute...
— Et j'ai n° 3 ? — Oui, mais c'est dû à une sorte de malheur, de la guigne, uniquement. Vous deviez avoir 2.
— Mais que lui reproche-t-on au tableau ? — Rien.
— Comment rien ? Il n'est donc pas mauvais ? — Il est bon.
— Mais alors ? — Alors c'est un malheur et voilà tout, et si vous trouviez un membre du jury pour demander qu'on le mette sur la cimaise il y sera, car il est bon.
— Mais vous ? — Moi, je suis membre du bureau chargé spécialement de faire respecter l'ordre des numéros, mais qu'un de nous le demande et croyez-bien que je ne dirai rien contre.
Je te crois vieux sale.
Oh ! mais ça ne m'étonne pas de lui. Enfin... Et puis vers quatre heures chez Rodolphe qui rit un peu des conseils de Tony et qui dit que je puis être presque tranquille et qu'il sera très étonné si je ne suis pas sur la cimaise et que... du reste Tony m'a dit qu'en son âme et conscience je mérite 2 et que je l'ai moralement. Moralement II!
Et que du reste ce ne serait que juste...
Ce que j'admire ce sont ces sacrés Canrobert qui trouvent ça naturel et qui depuis le n° 3 estiment trois fois moins mes capacités. En somme ils doivent m'en vouloir du tableau que j'ai fait pour Claire. Ça m'apprendra à commettre des lâchetés.
Ces idiots croient que ce 3 est mérité car ils ne s'y connaissent nullement et croient m'avoir protégée ! Bonté du ciel. Avec leur Boulanger et Lefèbvre ? Mais ces deux sont à l'atelier et je les avais par Julian, depuis que j'expose.
Ça m'apprendra.
Et que j'aille encore solliciter. Ah ! Non ! Demander comme une faveur ce qui m'est dû ! C'est trop.
Ah ! les sacrés misérables, maintenant que je leur ai fait un tableau, ça me lâche. Car ni Mme de Luynes, ni la marquise d'Hervey n'ont jamais envoyé rien d'aussi bon. Et en plus on ne sait pas qui je suis et on croit que c'est elle qui l'a fait, car on me croit comme les autres demoiselles du monde. La maréchale a fait passer ses examens à Claire à l'hôtel de Ville, elle l'a fait peindre, lui inculque de la littérature forte et la pose en fille supérieure. J'ai aidé à cette pose et maintenant. Ça m'apprendra.
Jeudi 3 avril 1 884 Je reprends Jacques et il ne pose pas du tout.
Du reste je suis tout à fait malade. Oh ma famille m'enterrera, c'est presque sûr.
Pourtant il y a quelque douceur à être malade quand on pense que Bastien l'est aussi.