Deník Marie Bashkirtseff

Je repeins un tableau dehors, il fait beau.
Mercredi 1 6 janvier 1884 L'architecte me l'a dit, parmi de nombreux projets de tableaux il y a Les Bergers à Bethléem.
Depuis deux jours ma tête a travaillé et j'en ai eu cet après-midi une vision très nette. Oui, Les Bergers à Bethléem. Sujet sublime, et qu'il rendra plus sublime encore.
Oui, j'en ai eu une vision si nette et mon impression est telle... que je ne peux la comparer qu'à celle de ces Bergers; un enthousiasme saint et une adoration complète. Oui, pendant deux ou trois heures j'ai été amoureuse folle par admiration. C'est que vous ne pouvez pas comprendre ça... Ce sera le soir j'en suis sûre; la fameuse Etoile. Sentez-vous tout ce qu'il y mettra de mystère, de tendresse et [Mots noircis: et si possible] de grandiose. On peut se le figurer quand on connaît son oeuvre et en établissant des filiations mystérieuses et fantastiques entre Jeanne d'Arc et Le Soir au village dont l'effet se reproduira en quelque sorte dans Les Bergers. Non, mais vous ne me trouvez pas ravissante de prendre feu pour des tableaux que je n'ai pas vus et qui n'existent pas encore ! Mettons que je suis ridicule pour la majorité, deux ou trois rêveurs seront avec moi et au besoin je m'en passerais...
Et puis l'effet des Bergers est le même que celui des Saintes femmes... Non, mais seulement parce que c'est le soir, car le sentiment est tout à fait autre. Là ce sera grand, fort, tendre, radieux, mystérieux et d'une émotion sainte et douce, d'un mystère troublant et extatique. Chez moi ce sera aussi le soir mais désolé, terrible, avec une tendresse épuisée; quelque chose s'est accompli et la note dominante est: consternation. Allons, je suis folle d'oser me comparer à un homme de génie... mais je ne me compare pas, je dis seulement comment je comprends le tableau que je voudrais faire.
Enfin... comment faire, passer, comment communiquer une conviction aux masses ?! Et pourquoi ? Est-ce que les masses ont jamais compris l'art très élevé ?... Enfin... puisque vous accordez du génie à Millet, comment se fait-il ?
Jeanne d'Arc ne fut pas comprise en France, on s'agenouille devant en Amérique. Jeanne d'Arc est un chef d'œuvre de facture et de sentiment.
Il fallait entendre Paris en parler. C'était une honte. Mais enfin est-ce possible que le succès aille au Phèdre et au Aurore de Cabanel, Bouguereau, Lefèbvre et compagnie ! Du reste est-ce que le public a aimé Millet, Rousseau, Corot ! Il les a aimés quand ils furent à la mode.
Ce qui est honteux pour notre époque, c'est la mauvaise foi des gens éclairés qui font semblant de croire que cet art n'est pas sérieux ni élevé, et qui encensent ceux "qui suivent les traditions des maîtres." Est-il besoin d'insister et d'expliquer la stupidité de ces raisonnements ?
Qu'est-ce qui est donc l'art élevé si ce n'est l'art qui tout en peignant [Mots noircis: le mobilier], les cheveux, les vêtements, les arbres, en perfection, de façon à nous les faire toucher pour ainsi dire, peint en même temps des âmes, des esprits, des existences.
Jeanne d'Arc n'est pas d'un art élevé parce qu'il nous la montre paysanne chez elle, et non pas avec des mains blanches et avec une armure.
Non, son Amour au village est inférieur, bien inférieur à Jeanne d'Arc et les critiques idiots ou perfides le louent pour l'enfermer dans une spécialité. Furieux que cet homme qui a peint des paysans s'avise de peindre autre chose, une paysanne historique comme Jeanne d'Arc. Pharisiens hypocrites.
Car enfin nous tous, n'importe qui, nous peindrons la chair mais nous n'avons pas l'au de là, le souffle divin... ce qu'il a enfin. Qui donc excepté lui ? Mais personne. Dans les yeux de ses portraits je vois la vie des personnages, il me semble que je le connais. J'ai essayé de me donner ces impressions devant d'autres toiles et je n'ai pas pu.
Pouvez-vous préférer le siège de Corinthe, l'exécution de Jeanne Grey ou un Bejazet quelconque à l'œil limpide et vivant d'une petite fille qui passe.
Ce qu'il a cet artiste incomparable on ne le trouve que dans les tableaux religieux italiens, lorsque les artistes peignaient et croyaient.
Le souvenir d'une adoration des mages de Gherardo delle notti m'est resté comme un éblouissement.
Je ne me souviens ni de la facture ni des mérites académiques (il y a huit ans) mais je me souviens d'avoir vu des bergers extasiés devant l'enfant divin, et pour tout dire en un mot ô France peu poétique, les bergers, la vierge, l'enfant et moi qui regardais le tableau, nous étions tous convaincus que c'était arrivé ! Oui, faites-le donc croire que c'est arrivé au public, tout est là et il ne faut rien d'autre.
Pour les idiots qui me diront cette phrase stupide et lâche: mais comment pouvez-vous, vous naturaliste (oh ! les brutes) peindre des sujets anciens que vous n'avez pas vus ?
Je leur dirai à ces êtres méprisables en prenant pour exemple les bergers: est-ce qu'il ne vous est jamais arrivé de vous trouver à la campagne le soir, seul sous un ciel très pur et de vous sentir troublé, envahi par un sentiment mystérieux, par des aspirations vers l'infini, de vous sentir comme dans l'attente de quelque grand évènement, de quelque chose de surnaturel, et n'avez-vous jamais eu des rêveries qui vous transportaient dans des mondes inconnus...
Si non... vous ne comprendrez jamais et je vous conseille d'acheter une Aurore de Bouguereau ou un tableau historique de Cabanel.
Tout ça cher ange pour dire que tu adores le génie du petit Bastien ? Oui.
Alors, c'est fait, là-dessus va te coucher.
Amen.
Jeudi 1 7 janvier 1 884