Samedi 5 janvier 1884
Ma charmante famille m'annonce que Pierre Antonelli vient de remporter des triomphes, on l'a acclamé dans toute l'Italie et le roi lui a conféré la croix de commandeur de Saint-Maurice et Lazare etc. Il paraît que ce petit, parti pour l'Afrique il y a cinq ou six ans, est devenu un explorateur sérieux. Cela m'est fort indifférent, mais là à un point qu'on ne saurait croire. Mais ma noble et délicate famille en est émue comme au récit du triomphe d'un parent, ces imbéciles ne se rendent compte de rien et disent: " Vous voyez; un garçon dont on disait du mal; et voyez pourtant ! Mais c'est qu'il était vraiment parti pour l'Afrique ! "Maman racontait dans le temps qu'il était parti par désespoir d'amour mais ne croyait pas trop elle-même à ce départ pour des pays sauvages. Et ça se trouve vrai.
Pour moi Rome et Antonelli et Rome se traduisent par: ambassade de Russie, four et souffrances d'amour-propre. Mais ma famille ne comprendra jamais ça. Mon cœur ! Ah ! les plates imbéciles, mais mon cœur n'y est pour rien et pour que mon cœur parle il faut que toutes les misères qui m'entouraient et m'entourent encore !!! se taisent. Mon cœur n'ira pas se commettre avec tout ça.
Ouverture de l'Exposition Manet, à l'Ecole des Beaux Arts ! J'y vais avec maman obligée de traîner après moi.
Heureusement l'arrivée des Canrobert me sauve un peu, sans ça j'allais comme un condamné saluant à peine le bon architecte.
Il n'y a pas un an que Manet est mort. Je ne connaissais pas grand chose de lui. L'ensemble de cette Exposition est saisissant. C'est incohérent, enfantin et grandiose. Il y a des choses folles mais il y a des morceaux superbes. Avec un peu plus ce serait un des grands génies de la peinture. C'est presque toujours laid, souvent difforme mais c'est toujours vivant. Il y a là des impressions splendides.
Et dans les choses les plus mauvaises on sent un je ne sais quoi qui fait qu'on regarde sans dégoût ni lassitude. Deux sentiments qu'on éprouve devant la plupart des tableaux médiocres; si ce n'est l'un c'est l'autre. Il y a là un tel aplomb, une si formidable confiance unie à une ignorance non moins formidable... C'est comme l'enfance d'un génie. Et puis des emprunts aussi. Des emprunts presque entiers à Titien (La femme couchée et le nègre) à Vélasquez, à Courbet, à Goya. Mais tous ces peintres se volent les uns les autres. Et Molière donc ! traducteur à perruque du théâtre latin, mais il y a des pages entières mot pour mot, j'ai lu, je sais.
Nous rentrons avec les Canrobert et trouvons du monde et ça dure jusqu'à sept heures. Des Gavini, des Morgan, des Linsingen, des Viilevieille, Bonaparte etc. etc. etc.
J'ai la fièvre et ces gens m'assomment. Quelle misérable vie ! pas un être à aimer, des malheurs ! des malheurs ! et des malheurs !