Deník Marie Bashkirtseff

Matin: sculpture, après-midi le portrait de Dina.
Ma tante Hélène, la sœur de mon père est morte il y a huit jours, Paul nous avait télégraphié cette nouvelle qui n'a ému personne du reste. Autre dépêche aujourd'hui, mon oncle Alexandre vient de mourir d'une attaque d'apoplexie. C'est saisissant. Et ce pauvre homme... qui avait de mauvais côtés, adorait sa famille, sa femme qu'il avait fini par aimer à la folie. N'ayant lu ni Balzac ni aucun romancier peut-être, il ne connaissait pas de phrases toutes faites seulement j'ai retenu des choses qu'il disait et qui font que cette mort me fait de la peine, on avait voulu lui faire croire que sa femme accueillait les hommages d'un voisin et je me souviens de lui avoir entendu dire: Eh bien ! Quand même cette infamie serait vraie ! Est-ce que ma femme que j'ai épousé à quinze ans, n'est pas ma chair, mon sang, mon -âge, est-ce que nous ne sommes pas un ! Si j'avais failli moi, est-ce que je ne me pardonnerais pas ? Comment pourrais-je ne pas pardonner à ma femme; mais c'est comme si pour me punir moi-même je me crevais les yeux ou me coupais un bras !
Et puis il répétait toujours à mon dernier voyage en Russie: "Tu ne sais pas petite Marie, et je ne sais pas m'expliquer, mais toi si fine, tu me comprendras... Avant j'avais tant de préoccupations, tant de tourments, une telle soif d'acquérir, de devenir riche que je ne pensais pas comme il le fallait à Nadine, mais maintenant tout est arrangé, je n'ai plus les préoccupations sèches et absorbantes d'alors; maintenant la vie est tout autre, maintenant il n'y a que du bonheur et la continuelle préoccupation des moindres souhaits de ma femme, cette pauvre chère Nadine adorée, oui maintenant tout est différent... Ce serait trop long à dire mais tout est différent...
Il laisse trois enfants, Etienne qui a seize ans, Julie qui en a quinze et Alexandre a eu dix mois.
Et sa pauvre femme qui a trente-trois ans et qui le trompait disait-on avec un starovoï (fonctionnaire de la police) mais je n'en crois rien. C'est bien triste.