Lundi 24 décembre 1883
Tony vient ce matin. Il est content lui aussi, plus froid que Julian pour la statue; mais content. Je lui ai rappelé la lettre que je lui ai écrit pour l'engager à me juger comme une inconnue au Salon. Il répond qu'il maintient le mot "bien" quand même.
Il voudrait que dans les gamins il y eut plus d'enveloppe... plus de... C'est mon avis et je le ferai. C'est un brave homme, mais il me croit incapable de faire les Saintes femmes parce que je n'ai pas étudié les draperies à l'école et parce que je ne me suis pas inspirée des attitudes michelangelesques. La nature est plus grande que Michel-Ange. Pauvre petit.
Cette vieille abrutie d'Engelhardt nous a causé une affreuse émotion ce soir. Elle arrive vers cinq heures (pas pour dîner) et pour arriver comme ça il faut qu'il soit arrivé quelque potin dans ce milieu de moisissure, bon. "Est-ce ici le quartier Monceau" demande cette ramolie ?
— Oui, pourquoi ?
— C'est que le "Gil Blas" a imprimé qu'il y a dans ce quartier une jeune fille étrangère qui s'occupe exclusivement de peinture et qui est enciente d'un homme marié.
Elle s'attendait sans doute à ce que nous prenions la chose pour nous, ce serait là une occasion de geindre sur l'immoralité
et l'infamie du journal qui ne sait qu'inventer etc.
Je me suis bornée à demander:
— Et qui est cette jeune fille, sait-on ?
— Non, je ne sais pas, c'est Mme Tomansky (une vieille abrutie idem) qui me l'a raconté, elle l'a lu.
Et on parla d'autre chose.
Ce n'est pas qu'elle... et c'est même par une bonne pensée d'indignation qu'elle est venue en parler, mais avouez que c'est impertinent et stupide... Et c'est stupide... Cette imbécile s'imaginait qu'on allait se récrier et ça ferait des conversations et des histoires à raconter. Non, décidément les Russes... les Russes même bien élevés ont des stupidités et des grossièretés de concierges.
Moi j'ai pris la chose avec une sorte de joie. Une attaque par trop monstrueuse n'est plus vraisemblable et en faisant voir un grossier parti-pris ôte toute valeur aux calomnies précédentes.
Maman et Dina sont allées acheter le journal, je l'ai ouvert avec la crainte de tomber évanouie et j'ai lu les lignes suivantes :
"L'embonpoint excessif d'une jeune étrangère très haut cotée dans la gentry parisienne forme le sujet du commentaire dans les salons de la colonie hispano-américaine. La jeune fille en question qui adore les arts suit depuis quelques mois les cours d'un peintre qui habite près du Parc Monceau et qui est le coupable. Ce ne serait rien encore et le mal pourrait se réparer mais ce briseur de coeurs est marié;"
M'auriez-vous reconnue ? Moi pas. Et il faut que ça ait été lu par des portières qui ont compris à l'envers et n'ont retenu que "enceinte" "étrangère" et "peinture". Peinture !
Qui ça peut-il être ? Ça doit être Mlle Bashkirseff. Non, c'est trop idiot. Ma parole d'honneur.
Le grand, l'immortel Gogol a traduit ces caractères dans ces descriptions de petites villes russes, d'une façon miraculeuse.
Ce n'est pas que ce journal se ferait faute de dire les plus atroces infamies et si ce n'est pas cette fois, il y viendra et ça ne m'étonnera pas, il vit de ça, mais aller chercher... C'est uniquement bête. Et dire que cette horrible idiote nous a fait passer deux heures d'une agitation.
Pourtant je l'avais très bien pris... Enfin ces vieilles l'auront répété partout... Heureusement que la première pensée de chacune sera de se procurer l'article, mais c'est tout de même embêtant.
— Est-ce d'elle qu'on a voulu parler ?
— Non ?
— Croyez-vous ?
— Pourtant.
Enfin...
Le pope et Bagnitsky à dîner.
Mardi 25 décembre 1883 - Noël
Rien fait, sauf une ébauche de moi-même dans la glace.