Deník Marie Bashkirtseff

Aucune confiance en Julian, je demande Tony qui viendra demain matin. Nous déjeunons chez le comte Mazewsky qui a demandé dix fois qu'on lui fasse l'honneur de venir voir son hôtel, ses objets d'art. Sa mère faisant les honneurs. Vu le caractère du monsieur j'ai cru qu'un velum serait dressé et que nous serions servies par six maîtres d'hôtel en culotte courte. Ça a été lamentable, il ne sait pas recevoir; un seul domestique effaré. La comtesse sa mère trop simple, un déjeuner ridicule... Enfin. L'hôtel est grand, une nouvelle annexe contient des pièces prétentieuses; le buste d'Agrippa (!) sur une cheminée monumentale. Et les tableaux à faire pleurer les chats. Non... Rien n'est attristant comme cet amas de toiles grandes, énormes, signées de noms à demi-connus; banalités prétentieuses qui vous ont crevé les yeux au Salon. Des choses payées chères et navrantes pour l'œil d'un artiste. Voyez-vous le bonheur [Mots noircis: dans une espèce de] myopie morale et non pas dans ce raffinement du goût que nous nous donnons tant de mal pour acquérir ou qui est inné... Ce qui est sans remède. On souffre par mille côtés inconnus au vulgaire, est comme un homme [Rayé: qui verrait les objets à travers] dont l'œil serait doué d'un microscope, le malheureux ne pourrait ni boire ni manger, ni aimer personne. Les fautes de goût, de tact, les conversations stupides, les salons richement décorés, les tableaux lamentables... Tout offusque, ennuie, fatigue et surtout attriste, car à force de voir des objets répugnants et agaçants on acquiert une espèce d'indifférence triste et résignée... Les vrais artistes ne peuvent pas être heureux, d'abord ils savent eux que la grande masse ne les comprend pas; ils savent qu'ils travaillent pour une centaine d'individus et que les autres suivent leur mauvais goût ou le "Figaro". L'ignorance en matière artistique dans toutes les classes est effrayante. Ceux qui en parlent bien répètent ce qu'ils ont lu ou entendu dire par les gens dits compétents. Les vrais richards sont encore ce qu'il y a de mieux car ils achètent ce qui se vend le plus cher et que ce sont toujours des tableaux qui ont du mérite, soit de par la mode, soit des mérites académiques qui peuvent laisser froids mais qui sont tout de même respectables. Mais les demi ou les avares ! Ils n'achètent ni les œuvres des jeunes pour lesquelles il faut du discernement ni les œuvres des gens célèbres, ils achètent des grandes machines qui ont été exposées, signées de noms honorablement connus. C'est pis que tout. Enfin... Je crois aussi qu'il y a des jours où l'on sent par trop vivement toutes ces misères; il y a des jours ou une conversation inepte est particulièrement insupportable, ou les niaiseries vous font souffrir, ou entendre pendant deux heures échanger des âneries qui n'ont même pas le mérite de la gaieté ou du vernis mondain, vous cause du vrai chagrin. Remarquez que je ne suis pas de ces âmes d'élites qui pleurent quand elles sont forcées d'écouter les banalités des salons, les petits potins, les compliments d'usage, les considérations sur le temps ou l'opéra italien. Je ne suis pas assez sotte pour exiger des causeries intéressantes partout, et tout ce qui est banalité mondaine gaie parfois, plus souvent terne, me laisse calme; c'est un mal que je supporte quelquefois même avec plaisir. Mais la vraie niaiserie, la vraie stupidité, le vrai manque de... Enfin l'absence de banalité mondaine en même temps qu'absence d'esprit, ça c'est la mort à petit feu. Je voudrais vous citer des phrases mais ça ne donnerait qu'une faible idée... Enfin des choses si bêtes et si vides de tout et en même temps si lourdes qu'on se sent des impatiences !!! En sortant de là nous avons été chez les Gavini et à une vente de charité. Le père Géry dîne ici ce soir. Le fils est reparti pour Constantinople.