Samedi 24 novembre 1883
Ces dames essayent de me faire croire que c'est deux cent trente francs mais j'ai bien vu que le 2 avait été un 1 sur le catalogue. On a dit à la princesse et aux autres quatre cent trente francs. Ô vérité ! enfin les cent trente francs sont vrais. Ces dames n'en reviennent pas, Dina dit qu'elle croyait que tout le monde la regardait et maman avait détourné la tête avec terreur. Elle s'attendait à une somme variant de dix à quinze francs et moi aussi. Enfin je n'y crois pas encore tellement ça me paraît beau.
Il vient d'arriver quelque chose d'étonnant et qui me fait grand plaisir.
Mon pêcheur que j'avais donné à la loterie d'ischia se trouve à l'hôtel Drouot faisant partie d'une collection de tableaux divers; le mari d'une des femmes de chambre est venu dire avec effarement qu'une toile signée Bashkirseff était à l'hôtel des Ventes et se vendrait ce soir; maman et Dina y sont allées et ont assisté à l'ajudication au prix de cent trente francs. Ça ne vous fait pas d'effet cent trente francs ? Et à moi ça en fait un grand. Il n'y avait pas de cadre, rien qu'une baguette de vingt francs. Par conséquent ma peinture s'est vendue cent francs à l'hôtel Drouot.
Et puis j'ai trouvé ma Nausicaa ! Tous les modèles qui se présentaient n'étaient pas ça. Il fallait une noblesse, une grâce... enfin j'ai trouvé, et qui ?
IRMA !
Je ne l'avais pas vue nue depuis longtemps et je l'avais oubliée, je la retrouve admirablement belle... sauf la poitrine, mais dans cette pose... Je suis ravie.
C'est hier que j'ai pensé à elle et Rosalie est allée me la chercher ce soir. Des hanches harmonieuses, des jambes divines... Elle est au théâtre des Batignolles. Je suis si contente que je crains qu'elle m'échappe, tous les modèles vus jusqu'à ce jour sont des rosses à côté de ça. Et dire que je n'ai jamais fait que sa tête !..
Mais assez, ce n'est pas intéressant et si je m'écoutais, j'écrirais une page entière sur ma Nausicaa de Montmartre. La tête est gavroche mais on ne la voit pas dans cette pose. Un cou admirable, un dos de déesse. Maintenant il faut travailler.