Jeudi 8 novembre 1883
Je lis dans un journal qu'à l'ouverture d'une exposition
industrielle rue de Sèze hier, il y avait beaucoup de monde, nos grands-ducs. Je devais y aller et j'ai laissé passer le jour.
Et au milieu de noms cités je lis: Bastien-Lepage. Ceci me plonge dans un énervement très grand, je pleure presque.
Non, ne luttons plus, je n'ai pas de chance, cela dit tout. Et cela me fait chanter en m'accompagnant de la harpe. Si j'avais été complètement heureuse je ne pourrais peut-être pas travailler. On dit que les grands artistes ont tous mangé de la vache enragée, ma vache enragée à moi, ce sont toutes ces misères qui me ramènent toujours aux pieds de l'Art, ma seule raison pour vivre.
Oh ! devenir célèbre !
Lorsque je me vois célèbre en imagination c'est comme un éclair, comme le contact d'une pile électrique, je me lève en sursaut et me mets à marcher par la chambre.
On dira que si l'on m'avait mariée à dix-sept ans je serais comme tout le monde. Grave erreur : Pour qu'on ait pu me marier comme tout le monde il aurait fallu que je fusse une autre.
Si Larderei avait voulu l'aurais-je épousé ? Je crois que oui, mais ça n'aurait pas duré, j'aurais quitté cet être ivrogne et joueur et que serais-je devenue ? J'aurais travaillé.
C'est le seul que je consentais à épouser, en moi-même, car lui croyais trois cent mille francs et il était parent du roi, et il me plaisait. S'il n'y avait eu que cette dernière considération je n'aurais pas pensé au mariage.
Croyez-vous que j'aie jamais aimé ? Je ne crois pas. Ces toquades passagères ont l'apparence de l'amour mais ce ne doit pas être ça.
Ainsi Bastien-Lepage... Je vous ai expliqué ça, c'est comme à l'approche d'une grande ville... A la vue d'un musée... Comment tout cela ne serait pas à moi ?
Et ces impressions me donnent des émotions de toute espèce, comme ce matin par exemple...
Ce sont les grandeurs qui me remuent profondément...
Eh bien je suis peut-être à la veille "d'en être".
Si je deviens célèbre, jeune élégante et jolie n'en ferai-je pas partie ?
Je suis suffisamment du monde pour qu'un grand talent me donne une place sans pareille. Ah ! Si... ça se pouvait.
En attendant je vais aller voir Julian... Pourquoi faire ? Je n'en sais rien.
Ça ne m'a pas même amusée. Et puis il persiste à dire que quelqu'un qui comprend Bastien comme je le comprends doit faire
plus... Moi je suis d'avis aussi que les gamins ont besoin de quelques jours de travail encore. Eh bien c'est entendu. L'architecte a été optimiste, du reste.
Je continue à ressentir cette grande faiblesse... Comme les cordes détendues d'un instrument, pourquoi ?
Julian dit que j'ai l'air d'un paysage d'automne, une allée abandonnée remplie de brumes et de désolations d'hiver... "Juste ce que je viens de faire cher Monsieur".
Il dit parfois juste le père Julian.
— Montrez-vous votre tableau au grand homme ?
— J'aimerais mieux sauter d'un cinquième.
— Eh bien c'est la preuve que vous sentez que c'est insuffisant et que vous pouvez aller au delà.
Très juste.
Il sait que l'autre s'en va en Amérique et il dit que c'est le vide pour moi, aussi juste.
Car enfin ce n'était pas complet mais c'était quelque chose et il n'y a plus rien.
Toujours juste.
Le petit Canrobert vient passer son jeudi ici et nous le menons au musée Grévin.
Et puis... Après ?
Enfin qu'ai-je fait et pourquoi suis-je mécontente ?
Il faudrait le résumer en une phrase bien nette.
Eh bien: je suis mécontente de n'avoir pas su arracher Jules Bastien-Lepage à cette dame.
Et à ce propos, vous croyez que je lui en veux à la mère Mackay ? Ou jalouse ? Pas le moins du monde; je lis dans les romans que l'on souffre en se disant: "ils sont ensemble". Ce sentiment m'est inconnu. Je suis seulement enragée qu'il ne m'ait pas trouvée assez épatante pour tout lâcher.
Est-ce de l'amour ?
Je ne pense pas ? C'est peut-être ma manière d'aimer ? Non plus, la mienne sera celle des autres... en mieux.
Qu'est-ce qu'il y a alors.
Un grand vide, de l'ennui.
Pourquoi ?! Il faut chercher ce qui changerait cette situation atmosphérique.
Je ne vois que ce petit artiste. Ce ne serait pas un tout, mais ce serait quelque chose...
Mes sentiments ne sont pas entiers et ne méritent pas la bienveillance Divine.
J'aurais bien pleuré aujourd'hui.
Je ne vois que ce petit peintre ! Je ne sais vraiment pas même ce que je pense !
Mais un vrai bon tableau me jetterait dans une joie folle, si je pouvais le faire !