Deník Marie Bashkirtseff

Si j'avais seize ans, on pourrait dire que ce sont les premières mélancolies de la jeune fille, ou une phrase consacrée dans ce genre. Mais à mon âge et puis... Ce n'est pas ça. Il aurait fallu partir, aller n'importe ou car je suis... comme si on m'avait jeté un sort... Et à ce propos, [Mot noirci: veuillez] chers et aimables français ne jamais me traiter d'orientale, de superstitieuse, de slave et de tout ce que vous dites en général lorsque les étrangères ne sont pas comme vous, si je parle de mauvais sort ou d'autres fantaisies, c'est que cela me paraît ou pittoresque ou drôle ou coloré et je serais née à Montmarte et m'appellerais Marie Durand ou Irma Pitauchard que ce serait la même chose. Ainsi... c'est dit. Tenez un jour on causait de M. Appletcheïeff devant Mme Randouin et le général Cambriel, maman dit qu'Appletcheïeff dit du mal de nous. — Et c'est pour cela, ai-je dit, moi, que je le comble de politesses chaque fois que je le rencontre; c'est amusant et puis en somme, il dit des horreurs je me venge en m'en moquant... Si l'on pouvait tuer les gens... [Rayé: je ne dis pas]... mais puisque ça ne se fait pas... je m'en moque. — Voyez-vous l'orientale, l'orientale dit le général à Mme Randouin, et madame de lui répondre oui, oui, des sourcils... Je croyais simplement dire une chose piquante, j'avais peut-être tort, mais enfin je n'obéissais pas du tout à des instincts de race, à des idées homicides ou autres machines infernales de mélodrame. Il est possible que mon français ne soit pas français, si je m'observais je pourrais écrire des choses très correctes mais je me laisse à employer un langage de fantaisie, imagé, vagabond, enfin des mots qui me semblent expressifs et des tournures de phrases dont je sens l'incorrection mais il me semble que certaines pensées incohérentes demandent une parfaite naïveté d'expression. Mais je suis loin de... de ma noire tristesse... Ce n'est pas comme quand on se dit: je suis malheureuse à cause de telle ou telle chose. Je ne vois pas ce qui m'afflige... Il est évident que si j'étais guérie je serais folle de joie, mais ce n'est pas d'être... malade que je souffre. Je suis résignée à ce malheur... ô mon Dieu, puisque j'y suis résignée, puisque j'accepte la vie avec cette immense tache noire, ne l'aggravez pas. Soyez miséricordieux. J'ai travaillé jusqu'à dix heures, en descendant je trouve le père Gavini jouant au piquet avec la princesse, et la mère Gavini avec Bojidar. Denis et Adeline s'en vont, les Karageorgevitch restent dîner et il vient encore le jeune Marinovitch, je dis le jeune pour le distinguer de son père. Il est très question d'un mariage entre Dina et lui, seulement ces gens s'imaginent que Dina est très riche, alors... Ça pourra ne pas se faire autrement ça irait, il a trente-trois ans, il est secrétaire d'ambassade, il est très bien et il la trouve charmante. Qu'est-ce que je dirai à présent, encore ? Que je suis triste et que enfin il peut arriver n'importe quoi, je veux d'avance me résigner à ce que je puis rêver de plus désagréable... que Bastien-Lepage épouse Mackay... Comment expliquez-vous ça ? Voilà un homme qu'on me présente et j'apprends avant même de le voir... qu'il est l'amant de cette femme et qu'il va l'épouser; cela devrait donc ne rien me faire et pourtant je serais vexée comme d'une offense personnelle si cela arrivait. Enfin, je savais qu'il devait l'épouser (?) avant de le connaître. Et voilà que... Car je n'ai pas pensé j'imagine que... Enfin. Quoi ? [Rayé: Si, après m'avoir fait la cour ou seulement après m'avoir connue étant, lui, disponible]. S'il s'était attaché à Stéphanie après m'avoir fait la cour ou seulement après m'avoir été présenté, on comprendrait mon inquiétude... Mais je l'ai connu... engagé, par quel travail d'imagination en suis-je donc arrivée à le regarder... comme libre et ensuite à être vexée de ce qu'il ne le soit pas ? Heureusement tout cela n'est pas sérieux. Dimanche 21 octobre 1883