Deník Marie Bashkirtseff

Je commence aujourd'hui la maquette de ma statue.
Je travaille vraiment comme un primitif, je suis obligée d'inventer les moyens; le Wolgren et puis cet autre m'ont bien montré comment on monte une armature aussi je le sais à peu près... Seulement... Seulement je me plains toujours, c'est une manie.
Ce que je crains c'est de tomber malade, je ne peux pas respirer; et je ne me sens pas forte et je maigris. Enfin c'est bien là cette terrible maladie, je suis poitrinaire. Je voudrais bien que ce soit de l'imagination... mais hélas !.. Je suis prête à tout faire... Mais voyez cette pauvre Collignon, je l'ai connue à vingt-deux ans, elle toussait un peu, Walitsky nous dit dès lors qu'elle ne vivrait pas, seulement elle n'est pas très soignée, passant les étés à Allevard et les hivers dans le midi et cela a duré huit ans.
Est-ce que moi aussi... J'ai tous les moyens à ma disposition... Et je ferai tout ce qui ne m'empêchera pas de vivre comme tout le monde... à peu près.
Il faudrait aller dans le midi... Si j'étais libre, si j'étais seule, mais traîner cette famille, subir leurs commentaires, pourquoi vont-ils diront les Gavini et C° si nous allons dans un village. Ah ! que tout cela est ennuyeux.
Bien, bien ennuyeux.
Et aller dans le midi élégant !...
Après la cérémonie il faisait nuit [Quatre lignes illisbles].
Je viens de passer deux ou trois heures affreuses, sans cause... nouvelle. Un condamné à mort doit éprouver cela. On n'avait allumé qu'une lampe au salon et celle du petit salon était déplacée, maman travaillait et Dina baillait pendant que ma tante traversait de temps en temps la pièce. Ces trois femmes échangeant quelques paroles à voix basse. C'était tout simple et cela m'a paru lugubre. Je me suis sentie au fond de la Russie, à la campagne, loin, loin de Paris et comme si il allait arriver quelque horrible malheur... Ces dames n'en ont rien su, je lisais d'un air très naturel et je pensais mourir. Eh bien vous ne me prendrez jamais à me plaindre de ces tristesses psychologiques ou même d'autres malheurs, tandis que je persiste à considérer toute ma vie de jeune fille jusqu'à il y a un ou deux ans, comme une vie
misérable, humiliante et pire que tout. Transplantés de la province russe à Nice et à Paris nous avons eu l'air perverti et bohème et avec quelle innocence grand Dieu ! Comme à Poltava personne ne soupçonnerait des choses indignes, on a pensé qu'il en serait de même à Paris et à Nice, c'est-à-dire qu'on ne se doutait pas de ce que c'est que la vie. A ce point... Je n'oublierai jamais maman qui d'un air très réfléchi et convaincu me disait il y a quelques années en réponse à mes reproches à Nice: oui, ma chère tu as raison, je n'ai pas su me faire une position dans le monde de Nice, mais que veux-tu, si j'avais il y a quatre ans l'expérience que j'ai à présent, j'aurais fait des soupers tous les soirs avec du champagne et des hommes et je me serais fait un salon. Ça a l'air d'une perversité ou d'une charge et pourtant c'est [Mots noircis: ça et] elle le croyait de bonne foi.
Enfin !
C'est égal, je me trouve mieux à présent, j'ai des ennuis, des malheurs même, mais ce n'est pas la même chose. C'est douloureux, c'est horrible mais non pas avilissant, ni ridicule ni fou, comme à Nice, à Rome...
Enfin...
Ce sont des enfin découragés, résignés et sceptiques. Enfin-
Enfin je m'attends à quelque chose d'affreux, je ne sais quoi. Tout peut arriver. Je vais prier.
C'est qu'aussi je suis restée trop longtemps devant les gamins pour y retravailler à présent, j'ai voulu, je ne peux pas, et je ne vois rien à Paris pour l'instant. Bojidar est fini, je n'ai pas de tableau entrain et les gamins demandant encore du travail, cela m'enlève envie d'inventer autre chose... Alors c'est quelque vilaines journées à passer.