Deník Marie Bashkirtseff

Journée occupée. Départ pour Jouy à sept heures du matin. Promenades dans les bois, retouches au portrait de Louis, conversations, croquet etc. Le bois de Meudon est ravissant avec ce soleil qui le dore à travers le brouillard. C'est beau la nature.
Je rentre juste pour m'habiller. Il y a petit dîner ce soir.
Les Gavini, les Faleyeff et leur Salms, la mère Karageorgitch, Saint-Amand.
Ce n'est pas très drôle mais je m'amuse de ma coiffure au lieu d'être ébouriffée, j'ai laissé le front franchement découvert.
Au milieu de tous ces fronts habillés c'est d'une nouveauté charmante. Les cheveux tordus sur le haut de la tète et bouffant naturellement et ce magnifique front dont je ne soupçonnais pas la beauté et la noblesse, cela me change tout à fait.
Je deviens d'une candeur imposante; il me semble que je pontifie ou que je descends d'un trône. Cela donne une douce mansuétude au maintien, un air de calme et de force... Enfin ce n'est plus moi. Et ce front toujours caché jusqu'ici est d'une pureté enfantine, j'ai quinze ans. Bastien m'aurait aimée comme cela.
Ce soir, où il n'y avait personne j'ai été d'une fraîcheur rayonnante et si j'avais besoin d'être jolie... Pourtant je crois par expérience qu'on est jolie quand on le veut, il s'agit seulement de ne pas se bousculer en s'habillant.
Beaucoup de calme et la volonté de rayonner. Cela fait beaucoup.
Je m'abrutis à faire les cartes pour savoir si Basstyen...
Et toute la soirée les cartes sont bonnes et il me semble qu'il s'établit entre ici et Damvillers un fluide sympathique. Je suis étonnante.
Enfin ces cartes... Mme Gavini faisant un bésigue avec Salms, Gavini un piquet avec la princesse, les autres s'embêtaient comme iis pouvaient, moi j'allais de groupe en groupe et lorsque je les voyais occupés je faisais une réussite. C'est bête, c'est canaille... Mais quand on est préoccupé on n'y échappe pas et les cartes augmentent, développent, créent la préoccupation.
Sale bête de peintre, t'en doutes-tu au moins ? Va, il n'y a pas de quoi être fier. Il faut que j'aie un nom à broyer dans le moulin immense qui est ma tête, le tien y est pour le moment voilà tout, va descendant... Indirecte de Jeanne d'Arc. Dors en paix et fais des paysages bien verts ainsi que ta cuisinière de frère cadet.
Amen.
Les fiancés de ce soir ne sont pas intéressants, ces deux êtres n'éveillent rien nulle part, elle ne sera pas heureuse... pourtant j'espère pour elle qu'elle est ce qu'on dit, c'est-à-dire une graine de Messaline qui a déjà donné quelques fleurs... Il ne l'aura pas volé car c'est un joueur, il sait tout et épouse... sans amour.
Que Mme Rattazzi les bénisse.