Mercredi 26 septembre 1883
Le tableau renversé par un coup de vent est largement crevé, mais pas dans les figures et puis ça peut se réparer.Seulement tout ça me fatigue et l'idée de peindre près de Paris me dégoûte, il n'y a pas d'horizons assez vastes. Je vais aller en Bretagne je crois.
Cette cuisinière de faux Bastien n'est plus venue depuis des siècles. Il est guéri, décidément.
Hier soir Paul m'a causé une indignation si grande que j'y penserai longtemps. Il nous a affirmé, que mon père aimait beaucoup sa belle-fille et causait souvent avec elle. Paul l'a dit probablement par... Pour soutenir la dignité de sa femme ou je ne sais pourquoi, mais c'est le plus impudent des mensonges. Mon pauvre père ne s'est jamais calmé sur ce mariage et ne pouvait pas supporter sa belle-fille, c'est de notoriété publique là-bas et ici.
Mentir comme cela, en face et sachant que nous savons bien ce qui en est ! Ah ! Miséricorde.
Moi je l'ai traité d'impudent, imposteur, de canaille, d'être capable de tout, etc.
Et en effet ! Je lui ai fait rendre la procuration signée au consulat. Ma confiance est partie.
Enfin ce soir nous sommes très bons amis, je suis d'humeur conciliante, on a beaucoup parlé de mon père. On a rappelé ses boutades amusantes, ses petites manies inoffensives, ses idées originales... Enfin je lui fais l'honneur de me voir semblable à lui et m'attendris au point d'être obligée de tousser pour que cela ne paraisse pas. Car pour rien au monde je ne veux m'attendrir... Du reste cela ne serait pas compris, on croirait que je joue la comédie devant Paul ou que je suis malade.
Maintenant ayant peine à retenir les larmes je me repens de ne pas être partie avec maman, je n'y étais pas obligée mais ç'aurait été très bien, il aurait été heureux, mes froids calculs au moment du départ de maman se tournent contre moi, je n'ai fait qu'un tableau et il est peut-être mauvais, et les brûlures que devait abriter le deuil ne profitent pas à ma santé. Et comme pour tout [Mots noircis: le reste je comprends] et je saisis trop tard.
Je me prends d'une espèce de tendresse pour ce père mort. Comme je suis devenue amoureuse de Cassagnac depuis que j'avais cessé de le voir. Oh ! non, mes impressions ne sont pas immédiates, c'est à force de penser, de tourner et de retourner une impression, un sentiment que je me rends compte.
Maintenant que les froissements sont oubliés je ne me rappelle que de ce que mon père avait de bien, d'original, de spirituel. Il était primesautier et semblait léger et baroque ou vulgaire. Un peu de sécheresse et de ruse peut-être... Mais qui est sans défauts, et moi-même... Enfin je m'accuse et je le pleure.
Si j'étais partie alors... Ce serait par convenance car le sentiment n'y était pas... C'aurait-il été méritoire tout de même ? Je ne crois pas.
Je n'ai pas eu ce sentiment et Dieu m'en punira mais est-ce ma faute si je n'ai rien senti à ce moment-là ? Et puis l'attendrissement de ce soir me sera t-il compté ?
Oui, si la dureté du premier moment mérite punition.
Sommes-nous responsables de nos bons ou mauvais mouvements véritables ? Il faut faire son devoir dites-vous.
Il n'était pas question de devoir; nous parlons sentiment, et puisqu'alors je n'ai pas éprouvé le besoin de partir, comment serai-je jugée par Dieu ?
Est-on jugé selon ses sentiments involontaires ou selon les actes ? Moi je tiendrais compte des sentiments, supposez-les bons, mais alors on est un ange... Ainsi moi j'ai manqué de tendresse, suis-je coupable ? Non, mais je n'ai pas été bonne, ça a été involontaire, dites-vous, sans doute comme tous nos sentiments... Mais le sentiment involontaire qui vous fait faire des méchancetés ou des infamies n'en est pas moins mauvais pour cela. Est-ce tout ?
Je viens de dire : faire; je n'ai rien fait; j'ai éprouvé ou je n'ai pas éprouvé d'amour pour mon père mourant et maintenant je le regrette.Oui, je regrette de n'avoir pas ressenti l'élan de ce soir.
Et il est mort et c'est irréparable. Et qu'est-ce que ça m'aurait coûté d'aller faire mon devoir, car c'était mon devoir d'aller vers mon père mourant.
Je ne l'ai pas compris et je ne me sens pas tout à fait irréprochable; je n'ai pas fait mon devoir. Il fallait le faire. C'est un regret éternel. Oui, je n'ai pas bien agi et je m'en repens et j'en ai honte devant moi-même, ce qui est très pénible. Je ne voudrais pas m'excuser mais ne croyez-vous pas que maman aurait dû me le dire, alors ? Ah ! Bien ouiche ! On n'a eu qu'une pensée, c'est de ne pas déranger le train-train de tous les jours; "Marie avec sa mère ! ça les ferait rester six mois là-bas ! Et si Marie reste, sa mère sera plus vite revenue." Voilà le raisonnement de la famille. Mais puisque je sais mieux que personne que cette famille est stupide, qu'ai-je à l'invoquer ! Hélas, on subit toujours quelque influence, sans le savoir...