Samedi 15 septembre 1883
Ce matin je vais voir les Bastien au Salon. Comment dire ? C'est le beau du beau. Il y a trois portraits qui au dire de Julian qui ce soir dîne avec nous sont désespérants. Oui désespérants. On est insensé de peindre. Jamais entendez-vous, jamais on a fait rien de tel. C'est la vie même, c'est l'âme. Et c'est d'une facture qu'on ne peut comparer à rien car c'est la nature même. On est insensé de peindre après cela.Il a un petit tableau intitulé les Blés murs; un homme vu de dos les fauche. Ce tableau est bien.
Il y a deux tableaux grandeur nature. Les foins et les Ramasseurs de pommes de terre.
Quelle couleur, quel dessin, quelle peinture ! C'est une richesse de ton qu'on ne trouve que dans la nature même. Et ces personnages vivent. Les tons s'enchaînent avec une simplicité divine et le regard les peint avec un ravissement réel.
Je suis entrée dans la salle sans savoir que c'était là et je me suis arrêtée net en apercevant les Foins comme on s'arrêterait devant une fenêtre ouverte à ('improviste sur la campagne. Dieu est grand mais Bastien l'est aussi. On ne lui rend pas justice. Il est à cent piques au-dessus de tous. Rien ne peut se comparer à lui. Vieux fous et tristes ignorants qui vous pâmez par convention devant les vieilleries enfumées ou devant les imitateurs de maîtres ! Et dire...
Ce soir Julian, Saint Amand et le jeune Marinovitch dînent ici. Ce dernier est le fils du ministre de Serbie, beau-frère de la princesse Karageorgevitch. Saint-Amand est fou à lier.
Julian a le toupet de m'assurer que le portrait qu'a exposé Amélie est bien. Ça me révolte parce que je ne pourrai plus avoir confiance en ce qu'il dit. Suis-je différente des autres et sont-ils vraiment tous injustes, prévenus, intéressés ? Il n'y a donc personne de juste, de bon, d'impartial ?
Bastien est peu aimé et vit à part, cela me fait penser qu'il a peut être toutes ces qualités. Mais il a aussi un amour prussien. Fi.
La vie est sombre.