Deník Marie Bashkirtseff

Je reçois un mot de Julian qui est à la campagne et qui a l'air de croire que j'enverrai quelque chose à l'Exposition triennale, la première de ces expostions s'ouvre dans un mois: on n'y admet que peu de tableaux. C'est un Salon expurgé.
J'avais presque renoncé d'y envoyer quelque chose... je n'y pensais plus...
Et me voilà toute troublée. Oh ! mais complètement.
Au surplus si le Père Eternel ne me prend pas en pitié, je suis finie. Je suis laide, je n'entends pas, ce tourment atroce est au-dessus de tout ce que je pourrai jamais dire.
J'ai des inquiétudes pour mes yeux. Ces agréments réunis me forment un habituel si intolérable que ça va se fondre en quelque folie. Ou bien mourir. Et l'Exposition triennale, enverrais-je ? Si Tony me le dit de lui-même ou bien sous un faux-nom, comme ça... Car le mérite réel d'un tableau ne doit pas peser lourd dans cette affaire, tous les vieux envoient six ou sept toiles et le nombre des tableaux est très limité. J'écris à Julian mes perplexités.
Ce qui me tue c'est que je me vois dépourvu de tout mérite, je ne suis par même jolie du reste personne ne me voit. Il faut que...
Et j'ai vingt-quatre ans. Misère de moi.
Je me retiens de pleurer à cause des yeux. Et personne ne sait toutes ses souffrances heureusement... Voilà pourquoi je voudrais aimer quelqu'un... Mais non, ma fierté ne ferait pas de confidences désastreuses.
Il vaut mieux mourir... Et après ?!
Où est une vie plus misérable que la mienne ?
Qui est plus accablé de calamités ridicules, humiliantes, insupportables. Ah ! misère de moi... Je ne serai jamais plus malheureuse.
Mme Cartwright m'envoie des fleurs avec une lettre où elle me dit mille choses aimables et qu'elle ne vient pas parce qu'elle a reçu de maman un mot qui l'a très vivement blessée, mais qu'elle ne m'en rend pas responsable etc. etc. etc.
J'ai voulu répondre par des protestations et me suis arrêtée à un message verbal par prudence, mes lettres chez cette femme seraient lues de tous ceux à qui elle voudrait se vanter d'être reçue ici etc. Et pourtant j'ai beaucoup de sympathie pour elle; elle est liée dans mon esprit à Bastien, je la regarde presque comme Mme Mackay elle-même.
Mais... Mme Mackay elle-même s'en est éloignée, cette abominable gueuse cherche à se poser respectablement et voit quelques personnes bien. C'est ce qui m'enrage, elle n'aura...
A propos des lettres de contre-ordre de notre soirée, ce n'est pas elle du tout, elle a été accusée par la Bari qui en était l'auteur et la Bailleul est venue apporter ce cancan ici pour détourner les soupçons de sa chère comtesse-cocotte de Bari. Vous voyez bien que j'avais bien tort de m'imaginer que Stephanie s'occupait de moi. Tout le monde sait que c'est la Bari.
Enfin, quoi encore ?
Bastien est ici, Tchernitsky l'a rencontré ce matin.
C'est comme je l'ai pensé.
Et puis quoi encore ?
Je me hais, je me déteste, je me méprise, je me moque de moi, je suis laide, sotte, ridicule, stupide, repoussante...
C'est comme une chose affreuse qui tombe du ciel, une malédiction à l'antique.
C'est une terreur ridicule qui me donne chaud dans le dos et me prend aux jambes pour monter au visage.
Quoi, qui ? Rien, personne.
Tout peut arriver maintenant, je ne vois pas de raison pour qu'il n'arrive pas une foule de choses folles. Ça a l'air d'un état nerveux et pourtant non, tout se pourrait expliquer logiquement... Il y a des raisons.
T- L'exposition triennale.
2° - La crainte d'éprouver de l'intérêt pour ce petit peintre, la crainte surtout qu'on le sache. C'est-à-dire la crainte qu'on sache que je désire faire sa conquête, et comme je ne la ferai pas j'ai honte d'avance et suis si humiliée que c'est comme si on m'avait battue.
Pourtant voyons... Vous avez beau dire, il y a des faits indéniables: j'en ai envie et je ne l'ai pas. J'éprouve un échec devant mon propre orgueil et c'est une chose si dure... Si encore j'avais pour consoler mon amour-propre... Mais à Paris une jeune fille ne se fait pas aimer, on épouse et il y a la dot ! Du reste je ne vois personne. J'éprouve le besoin de me rappeler un petit Espagnol de l'ambassade qui chez Mme Aanchine a été très assidu et deux ou trois ou quatre autres qui l'ont aussi été aux pauvres deux ou trois bals où j'ai été. Ça m'ennuie tout ça, je voudrais aller en Italie où les gens se promènent sous les fenêtres... Voyez-vous Bastien se promenant dans la rue Ampère... S'il était amoureux vraiment... Je crois que j'oublierais bien des chagrins...
Saint-Amand a dîné ce soir.
C'est pourtant un signe... Se promener sur son balcon le soir et ne pas savoir si le quart a sonné à l'église voisine et de dire: eh bien si la première sonnerie ce sera le quart ou bien de la demie, c'est que... il sera amoureux de moi. Le quart sonne et il est suivi d'un beau sourire épanoui, heureux, involontaire, pour moi toute seule, dans la nuit. La demie aurait sonnée que j'en serais tout attristée... Chez d'autres ces choses-là ont de l'importance mais chez moi ça ne signifie rien.
L'imagination... et la crainte perpétuelle de grands malheurs inconnus...