Deník Marie Bashkirtseff

... Quoiqu'il en soit, c'est Bastien qui occupe mes pensées en dehors de l'art, c'est le petit peintre de Damvillers qui est le sujet de mes songeries de jeune fille.
Misère.
Je lis les histoires de la peinture de Stendhal, cet homme intelligent est toujours d'accord avec moi, pourtant il me semble qu'il cherche trop de malice et d'intentions... Il m'a causé une surprise pénible en disant qu'en peignant la douleur on devrait se renseigner dans la physiologie. Comment !!!
Mais si je ne sents pas l'expression tragique, quelle est la physiologie qui pourra me la faire sentir !
Les muscles et les symptômes !
Ah ! Seigneur. Le peintre qui peindra la douleur physiologiquement et non pas parce qu'il l'a sentie, comprise, vue (au figuré même) ne sera qu'un froid et plat artiste. C'est comme si on disait à quelqu'un de s'affliger selon certaines règles.
Sentir d'abord et raisonner ensuite, si l'on veut. Il est impossible que l'analyse ne vienne confirmer l'impression. Mais ce serait recherche de curiosité pure.
Libre à vous de décomposer les larmes pour apprendre logiquement et scientifiquement de quelle couleur il faut les peindre ! Moi je préfère les voir briller et les peindre comme je les vois sans même savoir pourquoi elles sont ainsi et non pas autrement.
Bastien-Lepage est depuis hier à Paris et son aimable frère est venu ce soir nous demander si nous les voulons à dîner demain. J'ai accepté.
Cet excellent Emile était ravi de me prouver que son frère ne me hait point, il est arrivé comme s'il nous apportait un empire. Je suis digne, je dis qu'il me juge mal et que du reste il m'est antipathique. Ça en aparté bien entendu car Tchernitsky et Tchoumakoff sont là.
Pourquoi, Jules n'a-t-il pas pour moi l'amitié de l'architecte ? Cet architecte si bon qu'il a dit un jour que je lui ai reproché de me dire une chose désagréable, que ce n'était pas, que ce ne pouvait pas être puisque ça lui ferait mal à lui s'il était obligé de m'être désagréable. Et une autre fois que même en pensée il ne peut se figurer malveillant pour moi et qu'il lui semble qu'il lui serait plus facile de se brûler avec un fer rouge et qu'il aime Bojidar parce que Bojidar me juge bien.
Enfin sérieusement et sans arrière-pensée de coquetterie je crois qu'il m'est sincèrement dévoué, amour et tout ça c'est des bêtises et si ça a été c'est passé avec le raisonnement...
Eh bien pourquoi Jules ne me serait-il pas dévoué... Au moins je n'éprouverais pas de malaise et d'embarras en pensant à sa visite.