Deník Marie Bashkirtseff

Aux Beaux Arts voir le concours de Rome. Nous avons emmené le père Gavini avec nous et j'ai passé un bon moment. Il est complètement stupide en matière artistique, se croit grand connaisseur, parle haut, fait des observations sur le dessin, la couleur, la composition, pose et croit que le public est ébahi. Quand on est de mauvaise humeur c'est un supplice mais autrement c'est drôle. M. Carriès nous apporte les deux bustes achetés cent francs pièce. Nous le gardons à dîner. Il a l'air très mal à l'aise tout en affectant un certain aplomb, j'ai souffert pour lui m'imaginant qu'il devait être très gêné. Il est excessivement pauvre à ce qu'a dit Emile Bastien, tout ça me fait de la peine. Et je suis honteuse d'avoir payé deux oeuvres d'art, le prix d'un chapeau. Au lieu de me rendre plus aimable ces sentiments m'ont fait manquer de cordialité en apparence et j'en suis fâchée. Ce pauvre garçon a ôté son paletot au salon et l'a mis sur un divan. Il ne cause pas, Engelhardt et moi avons fait de la musique, cela a produit une certaine détente, il a dû ne savoir comment se tenir, je ne lui vois aucun esprit mais avec le talent qu'il a il doit être intelligent mais nous n'avons pas su le mettre à son aise. Du reste c'est une nature sauvage et il doit être très fier et très malheureux. Ce n'est peut-être qu'un poseur... Dans tous les cas ce qu'il y a de certain c'est qu'il est très pauvre et que je lui ai acheté deux bustes pour deux cents francs et cela me fait honte. Je voudrais lui envoyer cent francs encore car j'ai un capital de cent-cinquante francs mais je ne sais comment. Il faut vous dire, aussi que je n'ai jamais d'argent et que mes robes et mes chapeaux se payent lentement. Enfin nous avons à peine cent mille de rente et nous dépensons tout, et nous manquons toujours d'argent et la maison représente une fortune de trois cent mille francs de rente au moins. Enfin deux cents francs pour une chose inutile sont beaucoup ici, c'est égal... Je suis mécontente.