Dimanche 17 juin 1883
J'avais écrit à Tony à propos de l'article d'Etincelle pour qu'il ne pense pas que c'est moi, et voici sa réponse, il est venu du reste lui-même vers six heures, nous le gardons à dîner et la soirée se passe le plus agréablement du monde, (Bojidar et le pope étaient là aussi) à parler de la canaillerie du jury. Tony dévoile des tripotages et dit que je suis dans une situation exceptionnelle et par dessus le marché étrangère, et que la mention a soulevé des protestations, les heureux n'ont besoin de rien, dit-on. Charmante théorie. Enfin y a-t-il oui ou non des toiles récompensées qui ne valent pas la mienne ? C'est ça que je veux qu'il dise ! Sans doute, il y en a, mais qu'est-ce que ça prouve ?N'envisager que le résultat qui est que vous êtes aujourd'hui sortie de la foule, que vous êtes quelqu'un et ça aidera à vous donner une médaille. Et que enfin, il a fait tout au monde pour arriver à ce résultat, car cette mention me donne la situation que je mérite et que je dois être enchantée et que je ne suis pas dans des conditions très favorables et que pour qu'il n'y ait pas d'injustice possible il faut faire une oeuvre qui ne soit pas simplement bonne, mais qui s'impose. Je sais bien.. Enfin-
Samedi 18 juin 1883
Attention. C'est un petit évènement, j'ai accordé pour ce matin onze heure une audience au correspondant du "Nouveau-Temps" (de Pétersbourg) qui me l'avait demandée par lettre. C'est un très grand journal et ce M. Bagnitsky y envoie, entre autres, des études sur nos peintres à Paris et comme "Vous occupez parmi ceux-là, une place notable, vous me permettrez j'espère etc."
Ah ! ha ! Avant de descendre je le laisse quelques minutes avec ma tante qui prépare mon entrée en parlant de ma jeunesse et de toutes sortes de choses pour nous poser. Il regarde toutes les toiles et prend des notes, quand j'ai commencé, où, à quel âge, et comment et des détails et des... Enfin... Je suis une artiste dont le correspondant d'un grand journal va faire une étude. C'est un commencement et c'est la mention qui me vaut cela et... Pourvu que l'article soit bon, je ne sais pas exactement si les notes sont bien prises car je n'entendais pas tout et c'est même bien embêtant.
Tony rend pleine justice à Bastien pour lequel j'affecte des sévérités, nous avons causé de Millet et il a justement dit ce que je pensais avant-hier, c'est-à-dire que Millet c'est l'impression et l'expression poétique de la nature, une certaine façon de comprendre le paysan, l'homme attaché à la terre, tandis que Bastien... Tony n'aime pas trop ses paysans, ce qu'il admire ce sont ses portraits, des chef-d'oeuvres, dit-il. Je te crois. Et Jeanne d'Arc ? Cette sublime inspiration...
Enfin ou a-t-on été prendre que Bastien fût le peintre par excellence des paysans ?... C'est insensé.
Et moi ? Eh bien je suis inquiète, un peu, j'ai en somme posé pour un journaliste...
Et à part ça je n'ai pas assez causé...
S'il le prend pour de la timidité de jeunesse ce sera parfait, mais... C'est égal j'aurais pu parler beaux-arts.
Qu'est-ce que je lui ai dit ? Comment ai-je été ? Qu'est-ce qu'il va dire ?
Ah ! j'ai été sotte.
C'est ma tante et Dina qui... ont tout dit, quoi ? J'attends cet article avec angoisse... Et il faudra attendre une quinzaine... On a surtout appuyé sur ma jeunesse... et ayant mal dormi j'avais une tête fatiguée et plus vieille que nature... Enfin-
Mardi 19 juin 1883