Vendredi 25 mai 1883
Des le matin je vais chez Julian lui montrer les lettres de Tony. Sincerement indignee, tres sobre et assez eloquente.
Et lorsque Cot est arrive ca a ete tres beau. D'abord Cot est le plus aimable des hommes, son talent un instant a la mode n'a aucune importance mais il est membre du jury et tres bon. Je regrette de ne pouvoir transcrire ici cette conversation d'une heure ou j'ai ete vraiment tres brillante, quand on est comme cela, ou avec ravissement.
"Ce que l'on comprend bien s'enonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisement".
Mon tableau ne sera sans doute pas change, il est trop tard mais j'ai passe une heure charmante, et ces deux venerables vieillards vous le diront, je suis certaine de leur avoir servi une representation rare. Un etre superieur sincerement emu et traduisant son indignation en mots piquants et en considerations philosophiques temperes de plaisanteries originales et spirituelles.
Je vois bien qu'on ne dit jamais cela de soit, mais rendez-moi justice, est-ce que je ne dis pas aussi quand je suis stupide, gauche, humiliee... affreuse?
Enfin j'essaye de travailler; Bojidar est la toute la journee et je lui dis que je le meprise.
Mais voici un style d'article a sensation.
Le coup du lapin.
Voici ce que je recois:
Chère mademoiselle,
Mon frere a recu votre lettre au moment ou il partait en voyage.
Il me charge de vous prevenir qu'il a eu le temps d'ecrire et il espere bien que vous aurez ce que vous demandez et ce que vous meritez tant
Je suis heureux de votre recompense que vous avez tant meritee et je regrette bien de ne pas pouvoir aller vous feliciter bien sincerement.
Je vous prie de croire a l'amitie de votre devoue
Emile Bastien-Lepage.
C'est l'architecte qui me repond!!!! Alors, il y a un moment de tristesse noire. O, Richard, o mon roi, l'univers t'abandonne, une impression de desolation, d'abandon, de melancolie affreuse.
Il n'a meme pas pris la peine de repondre. Et le vil architectecte meme ne s'est pas precipite. Non seulement le grand homme reste absolument froid, mais sa cuisiniere de frere... Alors ce billet.
"D'abord, je vous charge de dire a M. votre frere qu'il aurait pu se deranger au point de repondre a la lettre que j'ai eu le tort de lui ecrire. Ensuite, je regrette beaucoup que vous vous soyez casse les deux jambes et que ca vous empeche de venir me feliciter.
Marie Baskirseff.
Et maintenant... Pourvu que cette catastrophe de tableau la me laisse l'esprit en liberte, que je puisse travailler... Oui, car il faut, il faut, il faut arriver.
Ah! je suis d'humeur a entrer en lutte avec l'univers entier, ecrire des insolences a tous les membres du jury, les traiter de ce qu'ils sont, de sales tripoteurs, et signer, signer, signer.
Il ne s'agit pas de mention, on aurait pu l'accrocher au parapluie que j'avais laisse au vestiaire, comme je l'ai dit a Cot, ca ne me regarde pas. Ce qui est indigne c'est le deplacement de mon tableau...
Une mention dans n'importe quelle section devrait garantir contre de pareilles choses, d'autant plus que la peinture a contribue a me la faire donner.
Enfin... c'est odieux.
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