Deník Marie Bashkirtseff

Paques.
Il y a une matinee improvisee chez nous.
Mes robes sont ratees et tout cela et le reste et ce voyage oblige de Russie qui va m'interrompre pendant un mois... Et je me hais. Je suis laide et je suis sotte et je voudrais me cacher. Ma vie est une suite d'incoherences sans portee, sans plaisir, sans but. L'art... Si je ne perds pas la vue.
Le vernissage demain. Mon tableau n'est pas sur la cimaise et ma robe est laide et...
Allons c'est fou et indigne de moi. La verite la voici.
J'ai a faire mes six gamins, grandeur nature en pieds, au coin d'une rue aupres d'un reverbere. Je serai interrompue pendant un mois par la Russie, je reviendrai ensuite et les finirai, ca me menera probablement jusqu'en octobre. En octobre je pars pour Jerusalem et j'y resterai... Ca dependra, s'il y a moyen d'y faire le tableau, j'y resterai trois ou quatre mois, si non j'y resterai un mois et reviendrai en novembre, decembre avec des etudes, pour repartir dans le midi ou je pourrai peindre mes figures en plein air en me servant des paysages rapportes. En janvier cela m'amenera a Paris ou je ferai le tableau d'interieur, moins grand que nature dont l'idee a ete rapportee du Mont-Dore, l'Enfant de choeur. Je pousserai en meme temps la statue a laquelle je pourrai travailler tout le temps a Paris, c'est-a-dire juillet, aout, septembre et janvier, fevrier, mars. Pourtant je ne pense pas que l'Enfant de choeur se fasse si je fais les Saintes femmes et vice versa.
Pauvre enfant. Bastien a bien raison c'est non seulement un profond, un fin, un grand artiste, c'est encore un homme d'un jugement tres juste.
Il dit que je m'eparpille, que je me depense et m'enerve pour des riens et que c'est bien dommage. Comment ! Il depend de moi d'ete forte et je ne le puis ! Allons donc, voyons.
Il faut essayer. Je veux me concentrer. Folle enfant, tu ne comprends donc pas que cette force te donnera tout ce que tu recherches.
Tu veux Bastien, Saint Marceaux, que sais-je. Sois comme eux, sois un d'eux et tu le peux. Il faut vouloir.
Ah ! que Dieu est bon de me faire penser ainsi.
Et tout cela est plein de tendresse pour mes qualites, je m'adore, je me connais, je m'apprecie. Je suis sensible, je suis grande, je suis bonne. Je suis enthousiaste et je veux etre forte et calme. L'un ne va pas sans l'autre.