Deník Marie Bashkirtseff

Le petit Bastien nous mene a Ville d'Avray dans la maison de Gambetta ou son frere travaille.
[Mots noircis: Tant qu'on] n'a pas vu de ses yeux on ne croit pas a un interieur aussi miserable, car modeste exprimerait mal ce que c'est.
La cuisine seule est convenable dans cette espece de maison de jardinier.
La salle a manger est si petite et si basse qu'on se demande comment le cercueil y a tenu et comment ses fameux amis ont pu l'entourer.
Le salon est un plus grand mais pauvre et denue de tout confort. Un mauvais escalier conduit a la chambre a coucher qui me remplit d'etonnement et d'indignation. Comment ! C'est dans cette miserable cage dont je touche le plafond avec la main litteralement qu'on a laisse pendant six semaines un malade de la constitution de Gambetta, et en hiver avec les fenetres fermees. Un homme gros, asthmatique, blesse ! Il est mort aussi de cette chambre.
Un mechant papier de deux sous, un lit noir, deux secretaires, des glaces rapiecees entre les fenetres et des rideaux de vieille et miserable laine rouge. Un pauvre etudiant ne serait pas autrement loge.
Cet homme qu'on a tant pleure n'a jamais ete aime ! Entoure de Juifs, d'actionnaires, de speculateurs, d'exploitateurs il n'avait personne qui l'aimat pour lui ou meme pour sa gloire. Mais il ne fallait pas le laisser une heure dans cette boite malsaine et miserable ! Comment ! Mais les dangers d'un trajet d'une heure meme pouvait-il se comparer au danger de rester sans air dans cette horrible petite chambre ! Mais sur un matelas, a bras d'hommes, on l'aurait transporte sans la moindre secousse ! Ville d'Avray ou plutot les Jardies qu'on nous depeignait dans les journaux comme une petite maison a la Barras ! Cet homme qu'on disait si occupe de ses aises et de son luxe ! Mais c'est une infamie ! Une maison ou on passe trois jours de la semaine et sur un tel pied !
Je comprends encore que lui ne s'en soit pas autrement preoccupe mais ses amis et ses femmes ! S'il y avait une seule femme aimante, elle ne le laisserait pas entoure d'objets aussi vulgaires, aussi ignobles.
Et ces fameux amis ! Mais ils vivaient de lui [Mots noircis: et voila] tout.
Mme Arnaud est representee par une petite casserole en argent, il y a aussi un fauteuil avec L.G. de mauvais gout et de pacotille. Tout cela est extraordinaire ! Ah ! si c'avait ete moi ! il serait vivant. Bastien travaille au pied du lit comme ceci, voici le plan.
![](file:///C:/Users/kerra/OneDrive/Documents/bashkirtseff/Tome15_files/Tome15-5.png)
On n'a touche a rien, les draps froisses sur l'edredon qui figure le corps, les fleurs sur les draps. Dans les gravures on ne se rend pas compte des proportions de la piece ou le lit occupe une place enorme. La distance entre le lit et la fenetre ne permet pas de se reculer du tout, aussi le lit est-il coupe dans le tableau, on n'en voit pas les pieds. Ce tableau est la verite meme.
La tete rejetee en arriere est vue de trois quarts, a cette expression de neant apres les souffrances, de serenite encore vivante, et deja d'au dela. On croit le voir en realite. Ce corps etendu etale, aneanti dont la vie vient de partir est saisissant.
C'est une emotion qui vous prend aux jambes et qui casse les reins.
Bastien est un homme bien heureux. Je suis un peu genee en sa presence apres cette sottise au journal. Quoiqu'avec un physique de jeune homme de vingt-cinq ans, il a cette serenite bienveillante et sans pose qu'on voit aux grands hommes, Victor Hugo, par exemple.
Je finirai pas le trouver beau dans tous les cas, il possede ce charme infini des gens qui sont une valeur, une force et qui le savent sans fatuite et sans sottise. Je le regarde travailler, pendant qu'il cause avec Dina et que les autres sont dans la chambre a cote.
Sur le mur on voit le trou de la balle qui a tue Gambetta, il nous la montre, et alors le calme de cette chambre, les fleurs fanees, le soleil par la fenetre, enfin cela me fait pleurer... Seulement il a le dos tourne, tout a sa peinture, aussi pour ne pas perdre le benefice de cette sensibilite je lui tends brusquement la main et sors vite, avec la figure couverte de larmes.
J'espere qu'il l'aura remarque. C'est bete... Oui bete d'avouer qu'on pense toujours a l'effet.
Et apres nous allons chez la marquise de Villeneuve ou nous faisons connaissance avec sa mere la princesse Pierre, une ancienne blanchisseuse a ce qu'on dit, mais tres brave femme et des mains magnifiques.
Cet incident de journal et de Bastien me chiffonne... C'est une preoccupation agacante !!
Des larmes pour Gambetta raffraichissent, mais ca c'est miserable, c'est embetant, cela tracasse, on se sent honteux.
Nous avons l'air de faire passer le frere pour le vrai, c'est ridicule, c'est odieux... Et surtout, surtout cela le detournera de nous; ce frere est tres bon, tres excellent etc. mais j'aimerais mieux voir le vrai, le grand, le seul.
C'est le Gambetta de la peinture, il se distingue des autres talents comme un maitre deja mort, c'est du genie.