Deník Marie Bashkirtseff

Maintenant la lecture des journaux est curieuse, "Le Voltaire" fait pleurer, "Le Figaro" seche les larmes par un compte rendu impartial peut-etre mais qui enleve les illusions et l'enthousiasme et c'est toujours dommage.
Moi j'adore le discours de Brisson, oui nous sommes decapites comme a dit Hecht, oui, Gambetta etait la poesie et la tete de notre generation.
Je dis nous. Mais n'ayant pas le bonheur d'etre francaise je suis pour la fraternite des peuples et la Republique universelle.
Les gens de la "Justice" pour rassurer les republicains assurent que les hommes ne sont rien et l'idee est tout. Alors donnez-nous une monarchie constitutionnelle puisque les hommes ne sont rien. Non ? Alors comment expliquez-vous que les hommes ne sont rien ?
Il me semble a moi que les hommes sont tout et que le principe republicain comporte cette idee d'une facon absolue. Oui le gouvernement des hommes elus pour leurs merites d'ou qu'ils viennent. Et ce qui pourrait etre par trop... poetique dans ce systeme modere par les institutions republicaines. Les hommes ne sont rien, stupide erreur, fleur de jalousie. Les hommes tels que Gambetta se feront toujours choisir, mais pour qu'ils soient utiles il faut la Republique.
Pourquoi donc cette absence de douleur qu'on signale dans les funerailles de Gambetta comme on l'a signale dans celles de Mirabeau ? C'est que c'est l'impression veritable et incomprehensible que j'ai eprouve moi-meme...
La "Justice" parle du caractere paien de la ceremonie, les graces et les poesies de cette existence d'athenien communiquees a son convoi... C'est peut-etre... Peut-etre la grandeur de l'homme, les honneurs rendus a la majeste du genie ne laissent-ils pas de place a l'attendrissement desole, au desespoir de coeur que peut inspirer une mort plus humble...
Skobeleff, Gambetta, Chanzy, Adrien, l'alliance franco-russe et l'ecrasement de la Prusse...
Avec Skobeleff et Gambetta et Chanzy la France reprenait l'Alsace-Lorraine et nos provinces Baltiques n'etaient plus menacees, tandis que maintenant.
Julian dine et Tony vient le soir. De quoi voulez-vous qu'on parle si ce n'est du Mort ?
Quel vide. Quel etonnement.
On ne se rendait pas compte de son vivant de ce qu'etait cet homme. Lisez le discours de Brisson. Moi je deviens de par la toute puissance de l'emotion, francaise et patriote jusqu'a en mourir.
Dans ces grandes emotions pour ainsi dire abstraites on est remue jusqu'aux sources de la vie-meme et l'on atteint a des hauteurs de sentiments qui enorgueillisent Gambetta... Son nom lui ressemble.
Regardez un portrait et voyez: Gambetta, n'est-ce pas ? Mais les noms ressemblent aux hommes, voyez Floquet, ses cheveux rejetes en arriere, la bouche pincee, puis Grevy, celui-la ressemble au moral et au physique. Et Clemenceau ? Il y a la et de la rondeur et de la modestie et de la petitesse et de la secheresse et de la precision. Quant a Rochefort on le voit ecumer, insulter et agiter sa meche.
Julian et Dusautoy ecoutent mes belles phrases. Dusautoy croit que c'est arrive et regrette que je sois femme, et Julian aussi mais avec un petit sourire pour ne pas paraitre me gober comme le musicien.
Je suis assise, dire que je suis par terre serait peut-etre trop. La pensee que c'est fini, que ce grand artiste, que ce sublime tribun, est muet a jamais, me remplit d'une tristesse et d'une revolte que je ne puis dire. C'est un attentat de la mort comme a dit un journaliste.