Vendredi 9 septembre 1881
Malgre Sarah, l'illustre Bojidar m'a tout de meme aidee l'autre soir a passer en revue et a inscrire les robes que j'emporte a Biarritz. Maman est arrivee ce matin et m'a trouvee a l'atelier en proie a un acces de fievre que je n'ai pu dissimuler car apres avoir eu horriblement froid jusqu'a une heure, j'ai a present la figure en feu et mal a la tete. C'est le courant d'air de l'autrejour peut-etre.
Je viens de lire "La confession d'un enfant du siecle". Moi je suis malade physiquement, impossible de rien faire hier et aujourd'hui c'est triste. Mais aussi non pour me soutenir... Enfin je ne sais pas, je ne puis pas juger ecrivant tout pres de ce qui se passe, il faut du recul... Mais... j'ai un passe ! Vraiment je ne sais trop, je le trouve absurde et miserable sauf quelques jours de gaiete enfantine a Nice, et je fais tout pour me persuader qu'il n'y a rien eu et que je suis enfermee dans une caverne tres noire d'ou j'ai hate de sortir pour vivre comme les autres... Tout saccage betement, sans meme un sentiment vrai, (Cassagnac n'est pas le passe) sans eclat... Ne connaissant de la vie que des chagrins et des humiliations qui ne devraient pas exister pour une enfant de mon age. Et a present vingt-deux ans, vingt-trois dans quelques mois, ca compte deja. Cela vous paraitra bien jeune si vous avez trente-cinq ans mais si vous avez mon age vous comprendrez qu'on n'en... est deja plus a la premiere jeunesse qui vous defend contre les chagrins [Mots noircis: arrivent meme)]. Et plus aux yeux du monde je suis defraichie, on m'a vue un peu partout en voiture, au casino, au theatre. "Comment ne vous ai-je jamais rencontree dans le monde" disaient mes danseurs a ce dernier bal costume.
Elle n'est deja plus toute jeune, elle a bien vingt-cinq ans dit-on sans doute. A Rome j'avais dix-sept ans et certes on m'en donnait tres facilement vingt. Il y a cinq ans de cela. Cinq ans.
Il me semble que tout cela a ete si vide, si nul, si insignifiant et vous savez comment est le monde et ce que l'on dit de choses fausses et defigurees.
A Nice Helene Howard dit avec regret a Mme Anitchkoff qu'elle etait bien chagrinee d'apprendre que mon fiance le comte Bruschetti s'etait retire au dernier moment. Bruschetti qui etait a mes pieds et auquel je ne voulais meme pas adresser la parole. En meme temps on a dit la meme chose d'Antonelli. La... cela pourrait etre vrai si j'avais l'intention reelle de l'epouser... [Mots noircis: enfin Larderei mais] c'est insense. Pourquoi tous ces mariages ne se sont-ils pas faits ? A present je passe pour tres indifferente ayant ete amoureuse de Cassagnac et abandonnee par lui. Abandonnee ? Voila une absurdite vous le savez mais on le dit. Et apres tous ces nauffrages de carton cette retraite depuis trois ans et demie. Ce qu'il y a de beau c'est qu'on croit que je serais heureuse de me marier avec un Multedo quelconque mais que le proces et le manque de dot... Il y a des Russes qui disent cela. Enfin cela m'apprend que je ne dois croire en rien de ce
qu'on raconte... Ainsi fais-je et ce n'est pas d'aujourd'hui. Je ne puis voir le mal partout et quoique je fasse, ma premiere impression est plutot bienveillante quoique je devine tres vite une quantite de vilenies et de trahisons qui ne se voient pas. Je ne puis admettre qu'on repete comme on le repete tous les jours les propos qu'on entend en l'air. C'est horrible et je vois des femmes qui passent pour bonnes comme maman par exemple, qui le font... sans se rendre compte de la portee et surtout par... je ne sais comment. Je crois qu'il faut etre tres intelligent et honnete pour ne pas le faire ou bien posseder une bonte et une vertu severement enseignees, des principes meme depourvus de reflexion, mais des principes qu'on vous aura cloues dans la tete.
Ce n'est pas encore ca, on medit, c'est un exercice, c'est comme une action a laquelle on est entraine par d'autres. Mais une malveillance continuelle, comme naturelle envers tout le monde, qu'on ne peut pas nommer misanthropie, qui est moins, qui est plate et pas precisement mechante ! C'est comme une froideur sans noblesse, une defiance bourgeoise et bete. Et avec ca une ignorance de la vie pratique presque touchante et epouvantable, quand on pense que le monde ne comprend pas cela et n'admettant pas cette naivete, cette betise chez des gens comme le sont... maman et ma tante. Deux traits. Au bal masque a Rome, nous etions dans une loge, maman, Dina et moi. Angiolini est venu dire quelque inconvenance puis voyant deux jeunes et une plus agee, on devinait bien a la [voix] malgre le masque, il se mit a parler a maman de nos charmes et lui demander d'arranger un mariage. Maman n'a pas un instant songe aux sens immonde que cela avait la, un bal masque et de retour a la maison racontait que Angiolini nous avait parfaitement reconnues et la preuve c'est qu'il lui a parle de mariage.
Puis une autre fois en chemin de fer de Nice a Monaco avec la princesse Souvoroff, maman racontait combien on me gate et m'adore, surtout ma tante "qui l'aime".
— Comme si c'etait sa fille, dit la princesse.
— Plus ! s'ecria maman voulant surencherir, beaucoup plus que si elle etait sa fille.
— On ne peut pas aimer plus que cela, reprit la dame qui avait dresse l'oreille (on dit d'elle bien des choses...)
— Plus que sa fille, repetait toujours maman.
— On ne peut aimer plus que cela, repondait la princesse croyant qu'on voulait l'amener sur un terrain...
Peut-etre vous qui lisez, vous-meme ne comprenez pas ce que l'exageration habituelle de maman avait la de deplacee... Mais
que l'interlocutrice soit justement la Souvoroff a laquelle on a prete tous les vices... Helas il est triste que moi, enfant... alors j'ai compris mais je ne sais si je le regrette, le monde est rempli de telles saletes qu'il faut tout savoir pour se tenir sur ses gardes.
Maman serait tombee a la renverse si je lui expliquais ce qu'une femme comme la princesse pouvait trouver dans ses paroles... Enfin.