Jeudi 18 août 1881

Hier soir je suis allee au droit des femmes, Hubertine ayant donne sa demission a la suite d'un tas de petits tripotages trop longs a raconter. Cette pauvre fille est toujours en butte aux incapacites qui l'entourent. La reunion a lieu chez la Citoyenne Lacorre.
Nous sommes quatorze et nous votons l'expulsion du commandant d'Epailly et de la demoiselle Drouin qui ont calomnie et embete Hubertine. C'est Levrier qui expose les faits qui ont motive la demission, il y a eu je crois des griefs entre Levrier, Epailly et Hubertine, car autrement... Figurez-vous Epailly fait un article sur la manifestation des femmes le 14, [Mot noirci: article] inoffensif et presque pas blagueur; Levrier riposte dans la "Citoyenne" par des grossieretes, alors Epailly ecrit a "l'Eve-nement" une lettre absolument moqueuse et humiliante pour la societe et Hubertine, Chapron la fait suivre de commentaires injurieux et ridicules, Levrier ecrit a Chapron qui a Royat... Mais qu'est-ce que je vous raconte la et quel interet dans cinquante ans toutes ces petites histoires. Evidemment il fallait que Hubertine revienne et pour cela nous avons execute Epailly et la Drouin, sans conviction. C'est P. Orell qui a dresse le proces-verbal, et je dirai que Pauline s'est amusee entendant presque tout... Ah ! quel malheur...
Aujourd'hui... ne lisez pas si vous aimez les choses gaies, j'ai passe la journee a travailler et tout en travaillant a m'adresser in petto les plus cruelles verites.
J'ai visite mes cartons, ou l'on peut suivre pas a pas mes progres, de temps en temps je me disais bien que Breslau peignait avant que je ne dessine... Mais vous me direz que cette fille est donc le monde entier pour moi... je ne sais mais ce n'est pas un petit sentiment qui me fait craindre cette rivalite !
Des les premiers jours et quoi que les bonnes camarades eussent dit, j'ai devine son talent, vous voyez que j'ai raison. La seule pensee de cette fille me trouble comme... Mais je ne sais meme pas si un homme m'a autant troublee jamais, un trait d'elle sur un de mes dessins m'a donne un coup au coeur, c'est que je sens une force devant laquelle je me brise. Quand je pense a ses dessins ou a ses peintures c'est autant d'aneantissements de toute mon energie, les bras me tombent. Je me compare, elle se comparait toujours a moi. Figurez-vous que les nullites de l'atelier ont toujours dit qu'elle ne peindrait jamais; elle n'a pas la couleur, sa peinture ne se tient pas; elle n'a que le dessin. Justement ce qu'on dit de moi... ce devrait etre une consolation, c'est ma seule en effet.
En 1876 fevrier elle avait deja la medaille pour un dessin. Elle avait commence au mois de juin 1875 ayant deja travaille pendant deux ans en Suisse. Pendant deux ans je l'ai vue se debattre contre les plus eclatants insucces en peinture, puis c'est venu peu a peu et en 1879 elle a expose d'apres le conseil de Tony. Il y avait six mois que je peignais a cette epoque. Il y aura trois ans que je peins, dans un mois.
Maintenant la question est de savoir si je suis capable de faire quelque chose comme son exposition de 1879. Julian dit que celle de 1879 valait mieux que celle de 1881 seulement comme ils etaient en guerre il n'a pas pousse au succes, tout en demeurant neutre. Mais ca... Son envoi de l'annee passee a ete place comme le mien dans la Morgue id est galerie exterieure.
Maintenant cette annee elle se raccommode avec Julian et patronnee en outre par la nouvelle ecole et placee sur la cimaise.
Puis, la Recompense, Julian dit: qu'apres avoir essaye si ca ne prendrait pas pour Audrey il a essaye pour Breslau et cela a pris tres bien. Enfin... Personne certainement ne me dira plus d'atrocites que moi-meme aujourd'hui. Et sans aigreur, de sorte que ces ignominies que je m'adresse ont un cachet de verite tres desagreable. En sortant de l'atelier ma tante, Cerny et moi allons nous promener en fiacre sur les rives de la Seine, du cote du Trocadero, les avenues de Tourville, etc. Ravissant quartier qu'on ne connait pas assez. Je me sens fatiguee comme Breslau avant; je me crois presque ratatinee comme elle et j'admire le ciel et les finesses des tons du lointainn, ce qu'elle faisait. Mais je ne le fais pas par singerie, cela vient tout seul et je me flatte que cela m'apportera un peu de bonne peinture.
[Raye: Elle], Breslau est ma preoccupation constante et je ne donne pas une touche sans me demander ce qu'elle ferait... et comme elle s'y prendrait. C'est que le sujet n'est rien, rien, rien.
La qualite de la peinture est Tout. A moins que ce soit des compositions historiques ou un dessin comme Ingres.
Mais a l'heure actuelle !... Et ils ont bien raison, une tete, une main et c'est assez si la peinture est bonne. Ce que je fais est sec ! Est froid ! Est dur ! Je ferai de la sculpture, ai-je dit un jour. D'un modele un peu sec, a ajoute Julian.
Cela donne froid. Mais en sculpture, c'est impossible on modele comme ce que l'on voit, il n'y a pas de tricherie, pas de couleur, pas d'optique...
Et... Mais pourquoi ces gens-la, Tony par exemple, pourquoi insiste-t-il pour que je continue. Il n'a aucun profit, Julian non plus du reste car le moment est venu ou je travaillerai plus chez moi que chez lui...
il y a tableau a Grenade, bohemienne assise avec enfants sur ses genoux, le nourrisson, d'autres debout, bref un de ces groupes naturels et merveilleux qu'on ne trouve que la.
Il y aussi tableau, le devant de voiture au Mont-Dore; se coupe tres bien et sujet frais.

Poznámky

Hubertine: Hubertine Auclert (1848–1914), the most prominent French suffragist of the period, founder of La Citoyenne newspaper and leader of the Société pour le droit des femmes. Marie attended several of her meetings.
Citoyenne: "Citizen" (feminine) — the republican and feminist form of address, consciously echoing the language of the French Revolution.
The women's demonstration on the 14th: 14 July 1881 (Bastille Day). Auclert's group organised a public demonstration demanding women's suffrage and civil rights.
La Citoyenne: the feminist newspaper founded by Hubertine Auclert in 1881, demanding full civil and political rights for women.
L'Évènement: a mainstream Republican newspaper of the period. The pun "l'Ève-nement" ("the Eve-ent") transforms the title into a gendered jibe.
In petto: Latin, "in the breast" — to oneself, privately.
The Morgue: slang among artists for the poorly-lit exterior gallery of the Salon at the Palais de l'Industrie, where works were hung high on the wall in unfavourable conditions, effectively the graveyard for unnoticed submissions.
The new school: a loose reference to the Naturalist and Impressionist-adjacent circle of younger painters, who formed an alternative support network to the academic establishment.
Ingres (1780–1867): Jean-Auguste-Dominique Ingres, the supreme master of academic draughtsmanship in French painting. His name is synonymous with supreme command of line.