Deník Marie Bashkirtseff

Maman est en velours violet et broché mauve, Dina en costume russe, peluche rouge brodé d'or, coiffure couverte de diamants, sa longue natte dans le dos. Ça n'était pourtant pas très réussi et intimidée par notre solitude pendant les trois premières danses elle n'a pas dansé de la soirée. Nous ne connaissons personne là-bas et c'était composé de gens qui se connaissaient tous et avaient dansé tout l'hiver ensemble sans compter les hivers précédents. Tous plus ou moins bonapartistes, députés, anciens sénateurs, ambassadeurs dégommés
Saint Amand qui nous rencontre à la porte par ces mots dits tout haut: très belle ! me fait danser pour me faire voir. Comme il ne danse presque plus on nous regarde.
M. de Montgomery se fait présenter, il y a longtemps qu'il l'a demandé. Il est au ministère des Affaires Etrangères. Trente-cinq ans, sa sœur a épousé Louis Janvier de la Motte, celui que m'avait proposé la Mertens. Ces Montgomery sont les enfants illégitimes de lord je ne sais qui leur a laissé à chacun huit cent mille francs sur le grand livre.
Les Gavini arrivent, on me présente d'autres messieurs et je danse toute la soirée jusqu'à cinq heures du matin. Le cotillon coupé en deux par le souper est assez joli. Si je danse c'est pour qu'on ne dise pas que je manque de danseurs.
Mon costume est d'un style très pur, de l'époque du Directoire ou du Consulat, du reste c'est avec les nymphes Louis XV et l'Empire le genre que je préfère.
Une robe de crêpe de Chine blanc, coulissée en haut, un peplum de même étoffe drapé sur l'épaule gauche et le tout serré sous les seins par une ceinture en galon d'or transparent, le même galon borde le peplum. Une guirlande de roses de Bengale, roses sans feuillages, part de l'épaule gauche et va se perdre dans les plis en bas à droite, une autre guirlande part de la hanche gauche de dessous le peplum et s'en va également à droite jusqu'au bas de la robe qu'elle retrousse un peu de façon à laisser voir le pied droit un peu au-dessus de la cheville. Des gants jusqu'au haut des bras, des souliers de satin à cothurnes. Pas de corset, une chemise, un pantalon et un tout petit jupon plat en surah, seulement entre la main des danseurs et moi il n'y avait que la chemise en batiste et le crêpe de Chine, je le dis à cause de ce que ça a dû leur faire, à moi ça m'est bien égal pour l'importance que j'y attache ! Ce sont des inconnus, je ne regarde même pas leur figure, c'est l'usage de danser, je danse et voilà tout ! Je suis coiffée avec un petit chignon très haut sur la nuque et une touffe de cheveux frisés devant, entre les deux on voit la forme du crâne; un cercle d'or transparent autour de la tête, un plus petit sur le chignon, tout à fait comme à cette époque enfin. Je crois que je suis jolie et réussie.
Saint Amand avait vu la coiffure étant venu ce matin.
C'est un joli bal, (place de la Concorde), beaucoup de femmes élégantes, à la mode. Enfin, c'est pas comme chez les Tunis, c'est du monde cela.
Le quadrille final a été tout bonnement le vrai cancan français. Janvier de la Motte père a eu comme d'habitude un succès fou. C'est bien là un bal bonapartiste et d'après ce que j'ai lu et entendu c'est bien là le lâché des soirées de Compiègne et la sans-façon et les sobriquets de la dernière cour. J'allais oublier M. de Tanlay, nous nous sommes reconnus et avons valsé en souvenir de Spa.
Je découvre sous mon lit un pot de goudron. C'est une tendresse de Rosalie pour ma santé. D'après le conseil d'une tireuse de cartes !
Ma famille trouve cette marque de dévouement admirable de la part d'une servante, maman en est attendrie. Je verse un sceau d'eau sur le tapis sous le lit, casse une vitre et couche dans mon cabinet de travail, de colère.
C'est comme cette scie des vêtements chauds. Ma famille s'imagine que l'on a un intérêt particulier à se faire geler et ça m'embête à un tel point que souvent je ne me couvre pas pour leur prouver l'inutilité de leurs observations. Oh ! ces gens vous font crever de rage.