Deník Marie Bashkirtseff

Première soirée de la Patti. Robe blanche avec cordon de roses blanches naturelles en sautoir. Jolie.
Les Gavini et Saint Amand. Miranda. Salle superbe, tout Paris mais pas le temps de dire, voici un billet mystérieux de Mme de Villevieille. Ma première supposition était la bonne bien que je l'eusse repoussée avec indignation, voici la seconde lettre qui explique notre entrevue. C'est la première fois qu'une femme âgée, respectable, en larmes me fait une demande d'argent.- Je suis descendue et nous sommes montées dans un fiacre où elle m'a fait sa confidence.
J'en suis toute bouleversée.
C'est excessivement ennuyeux surtout parce que cela me diminue ces dames, je ne voudrais pas être méchante mais ne le trouvez-vous pas étrange.
Me confier les douleurs de sa situation à moi qu'elle a vue cinq fois et qui connais sa fille de l'atelier, il est vrai que nous nous sommes trouvées avoir des amis communs, et les Gavini voient partout Mlle de Villevieille qui étant très mûre sort seule.
(Tony a été content de moi et mécontent d'Amélie qui a dit qu'elle se fiche de son opinion etc.)
La misère sous des dehors brillants est aussi épouvantable que sous les haillons, aussi je suis partagée entre la sympathie et une atroce méfiance. C'est si attristant de s'attendrir sur des gens indignes. Moi je ressens de véritables humiliations quand je découvre la petitesse ou la vilenie des gens. Je veux bien payer mais que celui qui en profite garde au moins sa dignité.
J'ai là, derrière mon tableau, un tableau de Julian un peu crevé déjà et qu'en prévision d'un malheur j'ai prié de retirer mais Julian n'y prend pas garde et lorsque je lui en ai parlé il a dit que je fasse attention (tout ça en riant) mais que si je crève sa toile il me la fera payer. Et comme j'insistais pour qu'on l'enlève il l'a laissée comme comptant sur un accident qui est en effet arrivé l'autre jour. Amélie vient tourner près de mon tableau. Cela m'agace et je le pousse pour qu'elle ne le voit pas, en le poussant le coin est allé faire un trou au milieu du dos de la femme de Julian.
Mais cela se voit à peine malgré cela il m'a dit que cela ne me coûterait pas cher, que j'aurais une œuvre de lui. Eh bien c'est rat, c'est désagréable. C'est choquant !
Ce n'est pas amusant de donner six cents francs mais c'est embêtant de perdre la considération qu'on avait pour les gens. Me comprenez-vous... Ainsi Mme de Villevielle, cela est si drôle de s'adresser à moi ! J'en suis abasourdie et ennuyée II! Ah ! Non ! Vous ne vous imaginez pas ce que cela me trouble. J'ai trois millle francs mais j'aurai à payer Julian, je ne veux pas que ma famille sache sa juiverie et puis cinq cents francs à "La Citoyenne" puisque je veux être actionnaire.
Et puis je ne veux plus rester sans le sou, j'ai eu souvent à souffrir de cela. Mais je vous jure Dieu que si j'étais convaincue de la dignité de cette dame je donnerai tout, mais je ne suis pas convaincue, je suis ennuyée... Oh ! que c'est désagréable.
Je vais télégraphier à mon père (dont je vous traduirai les lettres demain) - une amie dans le malheur me demande trois mille francs à titre de prêt jusque mai. Si pouvez rendez-moi ce service par télégraphe immédiatement, obligerez beaucoup femme digne et moi. Ne puis demander cette somme maison sans expliquer.-
Si vous pensez que ça m'amuse de lui demander ça; mais cela va avec l'affaire en question, je ne sais pourquoi. La démarche de Mme de Villevieille et ma démarche se ressemblent. Elles sont incongrues et peu dignes toutes deux. Est-ce que je ne suis pas une bête en me laissant prendre ? Ne pensez pas que je compte sur les appuis qu'elle me promet, d'abord elle ne peut pas grand chose sans l'Ambassade et puis ces promesses me poussent plutôt à refuser.
Je ne veux pas qu'on achète ma bienveillance.