Deník Marie Bashkirtseff

Enfin ce soir j'ai demandé si l'on avait apporté de Russie des lettres pour ('Ambassade. Sans doute non. Mais vous croyez sans doute qu'après tout ce qui a été dit depuis sept ans on s'est contenté de cela ? Ah ! bien oui ! On a recommencé toutes sortes de vieilles niaiseries. Ma tante a dit que notre ambassadeur ne va pas dans le monde; Maman que le procès sera bientôt terminé et qu'alors... et Dina a dit d'un air très sage que notre ambassade est contre nous.
C'est charmant. Moi je tremblais d'indignation et me cachant la tête dans le poil de mon chien je demandais toujours pourquoi on avait passé huit mois en Russie.
Hier soir je me demandais si ces gens-là comprennent bien la chose ? Ce n'est pas possible. Ils ne se rendent pas compte et mes paroles ne les éclaireront pas. On y est habitué depuis des années et on le prend comme des caprices d'une enfant gâtée. Ce soir maman s'est emportée en s'écriant que je suis comme Georges, que je passe ma vie à demander des choses qui n'existent pas ! - Allez donc leur parler ! Ah ! il faut être patient pour ne pas se casser la tête ! Rien que d'agacement ! Quand même la question serait futile, absurde, la manière dont on la traite rend fou.
Alors laissant passer quelques minutes je vais prendre chez moi les fioles de médecine et viens les jeter par terre chez maman en lui disant que je me laisserai mourir et que ce sera ma vengeance. Et que je ne lui parlerai plus du tout.
Je suis très malade, je tousse très fort, respire avec peine et il se fait dans mon gosier un clapotement sinistre.
Je crois que cela s'appelle une phtisie laryngée. Je ne me tuerai pas mais je me laisserai mourir, et ce ne sera pas très long.
Je ne puis pas me résigner, j'ai pensé plusieurs fois que puisqu'il en était ainsi je me contenterai de travailler et que la gloire serait ma récompense.
Ce serait beau mais en attendant la vie n'est pas tenable. J'ai beau me dire que puisque j'accepte [Rayé: me résigna à] la mort, il vaut autant travailler car c'est une jouissance avec l'espoir du repos au bout, j'ai beau me le répéter je n'en suis pas plus résignée. C'est mesquin, mais c'est comme ça.
Ces femmes n'ont aucune idée du monde civilisé ou elles font semblant ? Ou elles affectent le calme parce qu'il est inutile qu'elles s'agitent elles aussi ? Ou bien elles sont insensibles.
Ma maladie vient de là. Cela me serre à la gorge, le sang monte, le larynx est injecté, les cordes vocales et le reste. Sitôt que j'ai un petit peu d'oubli je vais un peu mieux et après chaque crise (presque tous les jours) muette ou autre, cela reprend de plus belle.
Eh bien je me laisserai mourir, cela va bien puisque je n'ai pas le courage de me décider, je vais laisser faire et tout ira bien. Mais ces femmes ne comprennent pas.
J'ai ouvert le "Nouveau Testament" abandonné depuis quelque temps et à deux reprises dans l'espace de quelques jours j'ai été saisie par le propos avec lequel la ligne indiquée au hasard répondait à ma pensée. Je suis revenue à prier le Christ, je suis revenue à la Vierge, aux miracles, après avoir été déiste avec des jours d'athéisme absolu. Mais la Religion du Christ d'après ses paroles, ressemble peu à votre catholicisme ou à notre orthodoxie que je m'abstiens de suivre, me bornant à suivre les préceptes du Christ et ne m'embarrassant pas des allégories prises pour tout de bon, des superstitions, de diverses absurdités introduites dans la religion plus tard, par de simples hommes, pour des motifs politiques, pécuniers ou autres. Enfin tout cela...
La princesse est venue, elle parle toujours de marier "cette canaille d'Alexis" qui les ruinera s'il ne se trouve une femme. Je lui ai bien fait observer que c'est pas un joli cadeau à faire à une demoiselle. Alors elle répond qu'il est souple et sera mené par sa femme et se rangera. Flûte.
Il est joueur, chasseur, passionné, amateur furieux de chevaux. Enfin un Serbe parisien. Avec ça on dit qu'il se grise souvent; c'est joli comme vous voyez. Il aura cinquante mille francs après la mort du père et vingt ou trente du vivant. C'est égal. J'ai bien dit à la princesse que son pauvre mari est certainement très malade mais qu'il peut vivre encore vingt ans. Elle fait un geste d'incrédulité. - Mais enfin ça peut arriver et comme ce sera pas pour la jeune femme avec ce mari si mangeur.- Elle me veut peut-être ? Nous en causons souvent et je joue la vieille femme.
Pour m'amuser, avant l'explication en famille, j'ai fait des calculs.
Moi soixante mille francs minimum, lui vingt mille. Total quatre vingt mille francs, (mettons sept mille par mois, quatre vingt quatre mille par an).
La villa de Nice payerait l'hôtel, un bout de forêt l'installation.
Sur sept mille par mois j'en donne d'abord
à monsieur et à l'écurie1.500
à moi2.000
à la cuisine1.500
aux domestiques, femme de
chambre 60 frs, autre femme 40 frs, cuisinier 100 frs, concierge 100 frs, valet de pied 100 frs, et Chocolat Fortuné vêtu 100 frs. Total : 500
5.500 frs
reste 1.500 frs par mois, c'est-à-dire 1.800 frs par an dont
6.000 pour une loge à l'Opéra et 2.000 au Français, reste:
10.000 frs par an pour dîners ou fêtes.
Car mon argent de poche et fantaisies sont compter dans les 24.000 frs que je m'accorde. Quant aux voyages... les 80 frs par jour de cuisine suffiront peut-être à l'hôtel avec... Enfin c'est bien juste sans compter que monsieur serait joueur. Et alors. Et puis pourquoi ? Pour faire une fin ? Peut-être un bon Français très pratique et positif serait plus sage... Sans doute. Il aurait aussi un titre sans doute. Et je l'aimerais aussi peu. Sans doute. Mais cela offrirait des garanties sérieuses sans doute. Aussi il ne serait pas raisonnable de sacrifier son repos parce que cette canaille d'Alexis comme l'appelle sa mère est un gentil, joli et jeune garçon très nul et que le Français en question aurait peut-être trente-deux ans et serait fané au moral et au physique. Autant vaut Géry alors qui a une patrie, qui est absolument charmant, qui est l'homme de génie des gens nuis, qui a une carrière et de l'avenir. Et qui me prendrait volontiers avec mes soixante mille francs. Je ne tiens pas aux titres. Et avec Géry on pourrait aller loin, je serais française et républicaine.
Aussi je le préfère immédiatemment au blason serbe. Tout cela n'est pas l'idéal rêvé mais cela vaut bien la mort et je ferai cette fin si la mort ne veut pas de moi mais si je meure, eh bien je m'y serais résignée d'avance.