Mardi 18 avril 1882
Faux depart, nous devions partir et la veille on a ete a Monaco et comme maman et ma tante se voient avec la Hamsley je lui ai dit bonjour aussi, elle et Etienne sont montes dans notre compartiment, j'etais tres ennuyee mais faire un eclat... Ce sont mes noirs chagrins, des chagrins sales a pleurer, ces dames ont ete tres mal vues ici, il s'etait eleve contre elles de telles rumeurs dans cette ignoble societe nicoise qu'on ne pouvait y assister. Mainteant c'est oublie, on sait que nous sommes a Paris a peu pres bien et venir se retremper dans cette boue ! Etienne et cette femme sont une des mille irregularites... Et surtout ce qui me revolte c'est le ton pas assez respectueux dont on leur parle et maman ne s'apercoit de rien et prodigue ses inalterables amities, sourires, amabilites, gracieusestes...Et lorsque je le dis on se plaint que je fais des scenes ou que c'est un besoin que j'ai de rager et de tracasser tout le monde... Enfin... Nous avons quitte Mise-Brun et nous passons la nuit a notre villa, ce qui me rend triste. Ce desordre, ces domiciles eparpilles...
Enfin on me trompe toujours, j'ai eu la betise de me facher pour plusieurs notes pas payees ou autres et maintenant on me cache tout, on continue a agir comme des Bulgares, des Asiatiques et on me ment a chaque pas.
Pour ne pas facher Marie, pour avoir la paix, on ment dans tout, on promet, on dit que c'est fait; je finis bien par savoir la verite seulement apres mille impatiences, des attentes, des tiraillements.
Quel horrible systeme. C'est si simple de dire ce qui est et se cacher de moi, craindre mes reproches; n'est-ce pas plus simple de les eviter en agissant raisonnablement.
Ceux qui me connaissent peu et qui entendent parler les miens me traitent de folle...
Helas on le devient par moments je vous jure devant cette inertie, ce parti-pris bete.
Ah !... j'aime mieux ne pas en parler... C'est d'une tristesse mortelle... Et cette villa, les cypres noirs, le chant des grenouilles dans le bassin, la mer. Et de l'autre cote le chateau; l'eucalyptus a pousse depuis six ans et l'on ne voit plus la tour-Je n'entendrai meme peut-etre plus l'horloge... et le chateau a ete achete par le comte d'Aspremont... Et cette chambre bleue demeublee au profit du petit salon de Paris; il ne reste que les tentures.
Ah ! que ces gens-la me gatent ma vie et pourtant je ne puis sans effroi penser a la possibilite de leur mort. Et les affaires d'argent, je voudrais tout, tout arranger--- et comment... non, il faut essayer de ne plus gronder du tout... J'ai essaye et il y a toujours eu quand meme des mensonges "pour le mieux", pour gagner du temps, pour eviter un ennui de cinq minutes on s'en cree dix de cinq mois... Mon Dieu qu'avec tous ses chagrins la vie serait belle, degagee de ces miseres infimes.
Ainsi il fallait voir l'architecte pour des reparations indispensables. Ah bien oui; on le verra oui, mais "ce soir allons un peu a Monaco, le derner soir".
Et adieu tout. Et avec cela la conviction profonde, inalterable que je suis un bebe malade et qu'il faut me tout cacher pour que je ne fasse pas d'histoires.
Dieu que la vie serait belle sans ces miseres. Car tout est supportable sauf ces bassesses plates. Separations, morts, amours contraries, tout cela est dans l'ordre, mais tout cela est grand, acceptable. Perfidie, faussete, lachete tout, mais pas ces embetements domestiques, pas cet entourage sot, obstine, sans cervelle qui vous regarde comme un enfant malade et capricieux, tout en convenant parfois "qu'elle a raison", elle est la seule sage, il faut l'ecouter... puis ca recommence.
Ce depart encore, il fallait retenir un sleeping mais on a laisse aller les choses tout en disant, oui il faut le retenir, puis au moment de partir c'est trop tard, me voyant furieuse de voyager dans un compartiment ordinaire, on propose de rester jusqu'a demain midi. Etienne appuie, sans doute restons encore un jour. Car enfin pourquoi faire partir. On est ici, restons ici; si je ne disais rien on resterait la un an, deux ans, dans cette villa demeublee, sans voir un chat, moi toute seule, elles a Monaco. Je vous dis que c'est effroyable et mon temperament d'Europeenne civilisee se revolte a tout instant devant cette insouciance slave... Rien que de relire ce que j'ecris ici est agacant; imagi-nez-donc quel supplice de vivre avec tout cela. O le caractere slave... insouciance, bonhomie, expansion avec le premier venu et en meme temps un peu de faussete dans tout. Quant a ce qu'on appelle ici en France, honneur, devoir, societe... va te fouiller. Et menteurs ces slaves et vantards et tracassiers et inertes en meme temps, entetes, querelleurs et pas toujours braves... Braves par forfanterie, mais reellement braves comme on l'entend en France. Non. Dina vient m'interrompre, elle m'apporte des feuilles de papier avec des bouts rimes de moi et du Suprenant Emile, elle a decouvert cela dans une armoire et des bonbonnieres de Rome...