Vendredi, 24 décembre 1880
Ayant fait de mauvais rêves je vais à l'atelier ou Julian me fait l'offre suivante: "Promettez-moi que le tableau sera à moi et je vous donnerai un sujet qui vous donnera la célébrité ou au moins la notoriété deux jours après l'ouverture du Salon". Naturellement je promets. Il tient le même langage à Amélie et nous ayant fait écrire et signer l'engagement avec Magnan et Magdeleine pour témoins, moitié riant, moitié sérieux il nous emmène dans son cabinet et nous offre à moi de faire un coin de notre atelier avec trois personnes sur le premier plan grandeur nature et d'autres comme accessoires et à Amélie tout l'atelier de la rue Vivienne, le 53, en petit. Amélie fond en larmes immédiatement et Julian augmente le désespoir en appuyant sur ma force en dessin qui me permet de faire des figures grandeur nature et en lui mettant sous le nez son insuffisance. Il s'en va nous démontrant les avantages du sujet pendant une bonne demi-heure après quoi je retourne à mon portrait agitée et mal à la tête et ne puis rien faire de la journée. Les suites d'hier.
Quant au sujet, il ne me dit pas beaucoup, mais ça peut être amusant et puis Julian est si empoigné, si convaincu et m'a cité tant d'exemples qui ont réussi et des hommes, tandis que jamais un atelier de femmes n'a été fait. Du reste comme ce serait une réclame pour lui il ferait tout au monde pour me donner cette fameuse notoriété dont il parle. C'est embêtant avec Amélie, elle me fera une petite opposition sourde qui me difficilitera le tableau, c'est déjà pas facile un grand machin comme ça... enfin nous verrons.
A trois heures et demie nous descendons avec Villevieille dans l'intention de voir les baraques des boulevards mais ayant eu l'idée de jeter un coup d'œil au nouvel atelier du patron nous y entrons, Villevielle qui joue en artiste se met au piano et moi à faire des vers de mirlitons pour le patron. Il rentre en ce moment et nous y passons deux heures augmentés de ma tante qui venait me chercher.
L'atelier est très gentil tout à côté de celui des hommes, à l'entresol, un tuyau acoustique communique avec le troisième étage des dames.
Ça a été pas mal drôle, on a beaucoup parlé du tableau. Julian le désire pour plusieurs raisons, d'abord parce qu'il n'a pas le temps de le faire lui-même, ensuite pour m'être agréable ! puis pour enrager Breslau et prouver à celles qui ne veulent pas croire en moi, ma force. Tout ça est bien mais voilà que je soupçonne qu'il m'offre ce machin pour que je m'y embourbe et ne fasse rien, il est stipulé que le tableau lui appartient à quelque degré d'exécution je le laisse. Je lui fais part gracieusement de mes soupçons. Il me répond que je ne crois pas un mot de ce que je dis. Enfin vous comprenez, l'atelier est petit, nous ne sommes que douze mais c'est assez pour me gêner avec ma grande toile; car enfin on ne peut pas demander aux élèves de s'immobiliser et de poser pendant deux mois pour moi. Je ne comprends pas comment je le ferai, je voudrais bien faire autre chose mais quoi !